Vie d’Éric Schweitzer
J’ai cinquante ans. J’ai élevé huit enfants dont un futur radiologue. J’ai accouché d’eux sans péridurale. Je ne suis pas comme les femmes de maintenant, qui veulent le beurre et l’argent du beurre. Je sais faire le dos rond. Je sais faire des choix. J’ai gardé le troisième alors qu’on nous avait dit qu’il aurait pu être attardé. Maintenant, il est chef de produit dans les nouvelles technologies, il travaille dans un grand groupe. Il a fait une école de commerce du top dix mais je ne voudrais pas avoir l’air de me vanter. Il va se marier l’été prochain avec une jeune fille qui vient d’une famille de militaires. Peut-être que je devrais regretter ce que j’ai fait mais je ne regrette rien. Il y a des choses plus grandes que nous Monsieur l’agent, il y a des choses plus grandes que nous qui peuvent se réveiller, qui peuvent prendre le contrôle, et ce qui a pris le contrôle de moi, il y a vingt-neuf ans, c’étaient ses mains, les doigts épais, et les poils comme une fourrure qui donnaient envie de pousser les poignets de la chemise, de voir où ils s’arrêtaient…Je pense que ça se comprend très bien, je pense que je ne suis pas folle, que c’est tout simplement une histoire comme dans les romans, une histoire qui nous dépasse, nous deux, ici, dans ce commissariat sous-doté de ville appauvrie.
Sans doute ce qui arriva à une jeune fille peu portée sur l’étude inscrite en diplôme de secrétariat dans un lycée privé est-il des plus faciles à deviner, c’est le mariage bien sûr, quoi d’autre Monsieur l’agent, devenir secrétaire, la bonne blague, et c’est en effet ce qui s’est passé pour moi, c’est allé vite, très vite, mais si on est sûr pourquoi ne pas se hâter et j’ai eu Damien juste après. Il enseignait la culture générale, seul homme dans une salle remplie de secrétaires, et cela fort mal car je n’ai rien retenu. Il s’est avéré que mes parents connaissaient les siens par la Congrégation, c’étaient des gens comme nous, on sait, on sent. Premières années sans souvenirs comme si je n’avais pas vécu, je ne sortais pas, je ne pensais qu’à lui, je ne m’intéressais qu’à lui, j’attendais à la porte comme un chien à dix-huit heures, et je lui faisais la fête. Épouses et mères chrétiennes, que jamais ne vienne à vous saisir la soif d’usurper le sceptre familial ! Votre sceptre est un sceptre d’amour, votre salut la maternité…
Attention, je vous vois froncer les sourcils Monsieur l’agent, vous commencez à vous dire que je pourrais être une pauvre femme victime des évènements, victime de son milieu social traditionaliste, et je tiens à le crier haut et fort : je ne suis pas une victime. Je suis le contraire d’une victime, Monsieur l’agent. Aucun mal ne m’a été fait.
Alors oui il y a eu des évènements, mais quel mariage n’en connaît pas? Je sais faire le dos rond, je sais faire des choix, et j’ai toujours choisi mon mari, et lui aussi m’a toujours choisie, jusqu’à la soirée en question j’entends. Il y a eu Héloïse, mais j’ai passé l’éponge, j’ai pardonné, j’ai oublié, et la petite s’est faite avorter, elle pleurnichait au téléphone, disait qu’elle ne savait pas que le Professeur Schweitzer avait une femme ! Et il savait bien lui qu’il n’y avait rien à faire d’une petite sotte qui avorte, ça lui a coupé l’envie quelque temps. Pervers usages du monde…Elle ne lui aurait pas donné un radiologue, ni rien de ce que j’ai pu lui donner, car elles veulent le beurre et l’argent du beurre. Il le savait bien. Il s’est calmé.
Ensuite j’ai eu mon cancer du sein. La chimiothérapie me tuait, je dormais toute la journée, je ne chiais pas. J’ai commencé à perdre mes cheveux. Dans le miroir, je voyais un grand bébé difforme. Et il m’a dit Sixtine tu comprends j’ai des besoins ce n’est pas ta faute mais j’ai des besoins et tu n’y peux rien, c’est Dieu qui a mis le désir en l’homme et non en la femme. Le devoir conjugal comme remède à la concupiscence dit Saint-Thomas, la bonne blague. Je n’ai pas guéri mon mari et c’est lui qui m’a rendue malade…J’ai cru que cette fois c’était la bonne, que j’allais partir, je rêvassais. Je m’imaginais prendre la voiture un matin et disparaître, laisser les enfants derrière moi. Mais j’étais malade, je ne pouvais rien faire avec un diplôme de secrétariat pas validé et je n’avais jamais travaillé. L’abbé m’a dit que je payais pour mon péché d’égoïsme, que mon mari était infidèle car je n’avais pas au fond de moi renoncé au sceptre et que ces rêveries en étaient la preuve. Mon cœur était sec, notre foyer loin de la grâce. La prière m’a aidée quelque temps, c’est vrai. J’ai arrêté de mettre des pantalons. J’ai accouché de Louis-Marie, un miracle. J’ai eu une femme de ménage pour me récompenser.
Et un jour je l’ai trouvée en pleurs devant la porte alors que je ramenais Suzanne et Louis-Marie de l’école, elle s’est enfuie mais je l’ai arrêtée, je lui ai dit qui êtes-vous, pourquoi pleurez-vous ici, dans cette rue de l’Orangerie, qui est la rue où je vis avec ma famille, même si au fond je savais, je savais que ça recommençait, et elle s’est dégagée d’un coup sec avant de disparaître au loin. Je me souvenais des étranges coups de téléphone d’Héloïse, je me souvenais de ces colloques au cours desquels il ne se passait jamais rien, à propos desquels il n’avait jamais rien à dire, qui s’étaient déroulés à Metz ou à Reims, on ne savait pas très bien. Je me souvenais des longs silences dans la conversation et je me souvenais des questions que je ne posais pas, je me souvenais que nous nous couchions dans le lit sans parler, et que nous nous embrassions sans nous regarder, à cette époque où mon mamelon n’était pas rétracté vers l’intérieur de mon sein semblable à un ballon crevé.
Je pense que je pleurais beaucoup mais ça se comprend très bien, mes enfants comprenaient, Damien, Jean-Baptiste et Blandine comprenaient. Aucun mal ne m’a été fait. Un soir j’ai oublié Suzanne à l’école mais elle était au CM2. C’est lui qui est allé la chercher, et il m’a dit, Sixtine, tu n’accomplis pas ton devoir, d’un ton factuel, même pas peiné. Le soir, il ne m’a pas prise, bien sûr, il m’a demandé pourquoi je pleurais, et je n’ai pas répondu.
Je n’ai rien dit, je n’ai rien fait, et puis il y a eu ce soir où nous revenions de la Chapelle, où il m’a demandé à combien de temps remontait ma dernière retraite spirituelle. J’étais distraite pendant la messe, je pensais à mon sein pourri, j’imaginais la pourriture remonter vers ma tête. Il m’a demandé ce que je pensais de quelques jours, à consacrer à Dieu, au Prieuré. Que des femmes comme moi, de la verdure, un environnement sain et le salut si proche.
« Je t’emmerde Éric Schweitzer, et j’emmerde ton Dieu. »
Il a continué à parler. C’était tellement incongru pour lui qu’il n’a pas compris.
« Bien sûr, je te paierais le séjour. Tu en as besoin, tu ne crois pas ? »
Je regardais ses mains velues, ses ongles rongés. La suite m’a semblé évidente. La grâce enfin descendue.
« Je vais nous tuer, Éric. »
Cette fois, il a entendu. Il a écarquillé les yeux.
« Sixtine, qu’est-ce que tu racontes ? Calme-toi. »
Puis :
« Damien n’a pas fini médecine. Ne fais pas n’importe quoi. »
J’ai appuyé encore plus fort sur le champignon. Le moteur a rugi. Il a essayé de me prendre le volant. J’ai entendu quelqu’un klaxonner, cela aurait pu être dans un monde parallèle. La pluie battait le pare-brise. Éric a commencé à m’insulter.
« Sixtine, espèce de folle, je t’ai offert une belle vie, qu’est-ce que tu n’as pas eu avec moi ? Tu serais devenue quoi sans moi, tu serais devenue quoi, une secrétaire ? »
Il parlait déjà au passé.
Je nous ai précipités dans l’Ill. Une vague s’est levée sur nous. J’ai entendu des coups, c’était mon cœur, ou Éric qui essayait de casser une vitre, impossible d’être sûre. Ensuite les coups se sont éteints aussi.
Quand on est dans ma situation, je pense qu’on se dit « Et si j’étais comme toutes les autres ? ». Aussi faible, aussi bête que toutes les autres. C’est vrai que je l’ai pensé, sur le brancard, dans le couloir des urgences. Mais je sais que je ne suis pas comme toutes les autres. Je l’ai bien prouvé.
[i]Éric Schweitzer, soixante-deux ans, est décédé d’hypothermie à l’hôpital de Hautepierre (Strasbourg).[/i]
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