Une vie à deux
Prendre le bus et me rendre à la clinique pour femmes. Ne pas avoir envie de descendre. La peur m’emprisonne. Démenotter mes pieds de la barre de soutien avant de pousser sur les portes pour qu’elles s’ouvrent. S’y prendre un arrêt à l’avance. Ne pas trébucher. Me laisser tomber sur l’asphalte foncé. Les nuages pleurent le deuil imminent. Respirer. Juste un peu. Se faire surprendre par d’autres passagers qui débarquent eux aussi. Marcher du talon jusqu’à la clinique. Avoir faim. L’enfant en moi verse ses désirs dans mon ventre. C’est épuisant de vivre pour deux. Mes jambes crient leur douleur jusque dans les orteils. [i]Je ne suis pas consentante à une vie à deux.[/i] Entrer dans la clinique, enlever les bottes, s’asseoir. Il fait froid. Chercher la chaleur autour de la bougie de vie que je brûle d’en dedans. Sentir le regard des autres sur mon ventre plat. Ils savent pourquoi je suis là. Faire semblant de lire les magazines prénatals qui trainent dans la salle d’attente et brouiller les pistes. Regarder l’image de la page vingt-deux. Un bébé aux cheveux noirs qui tète le sein de sa mère. Fixer l’image sans lire un seul mot de l’article qui l’accompagne. Penser que je serais une mauvaise mère. Penser que je n’ai pas de routine, que je suis impatiente, que je ne sais pas cuisiner convenablement. Penser que je suis trop jeune, que je suis toute seule, que je ne suis pas prête. Penser que nous n’aurions pas de toit, pas de travail, pas de famille. Penser. Penser. Penser. Entendre son nom. Se lever, rejoindre l’infirmière, échapper aux regards en couteaux des mères dans la salle. Leur dire tout bas : [i]je ne suis pas consentante à une vie à deux.[/i] Entendre l’infirmière. Ne pas l’écouter. Sentir les outils qui s’avancent vers mon utérus, sentir les larmes sur mes joues, sentir mes ventricules se déchirer. [i]Je ne suis pas consentante à une vie à deux.[/i] Entendre l’enfant tomber dans de grands bras de maman, de plastique. Là où on va pour commencer sa vie quand rien ne nous attend. La masse dort dans un contenant de déchets biomédicaux. Rester étendue. Penser que je n’aurais pas pu. Avoir mal au cœur, avoir le tournis, avoir envie d’avoir envie d’être en vie. Être surprise d’arriver devant l’arrêt d’autobus sans s’effondrer. Manquer quelques battements de coeur, manquer la lumière verte, manquer l’autobus. J’ai mal, j’ai peur, Traverser sur la rouge.*
[i]* Diminutif de la lumière rouge, synonyme de feu rouge.[/i]
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