Titus.
Les Césars de Rome voulaient un empire immortel. L’Histoire leur a donné raison.
Mais cela ne suffisait pas et leur postérité se prolonge au-delà du rêve antique.
Titus, ce soir même, proclame sa clémence sur les murs d’une station de train suburbain – et c’est toute la XIXième légion, perdue naguère sur les bords de l’Ems qui envahit la mémoire des hommes.
Mozart a immortalisé l’homme, sans parvenir à l’épuiser. Il lui fallait encore se réincarner en un roquet, court sur pattes et fort en gueule. Une légion retrouvée. D’un seul individu – d’un seul chien ! Cependant la vitalité de l’animal fait l’office d’une cohorte. A le voir défier l’humanité depuis les douze mètres carrés de son affiche incurvée, on sursaute à l’aboiement, on anticipe la douleur du croc sur le mollet.
Il n’y a qu’à regarder le flux des voyageurs qui, au voisinage de l’affiche, décrit une humble courbe vers le bord du quai. Crainte ici, respect là. Dans cette station, on peut trouver à toute heure du jour une place assise dans le troisième wagon qui s’arrête toutes les quatre minutes face à l’effigie du Romain.
Titus. Titus et sa clémence, Titus et ses trophées, Titus et ses deux vies.
Mais tout cela est faux. Titus n’est pas clément.
Je m’avance ce matin face à son trône. Arrivé sous la grande affiche je lève la tête vers le visage du Prince. Sa patte posée sur le sac d’aliment a la fierté d’Auguste, son regard franc est celui de la dynastie des Flaviens. Aujourd’hui je suis venu non pour défier, mais pour me rendre. Je bravais l’icône tous les matins, tous les soirs, tous les jours. Je viens aujourd’hui me soumettre.
Droit, immobile et vaincu, reconnaissant de sa force j’attends la sentence. Et elle arrive.
Je sens la morsure cuisante sur ma cheville en même temps qu’un cri perce mes tympans. La douleur vient de la bête accrochée à moi mais ce n’est pas une bête… c’est Titus ! Titus, le Titus de l’affiche ! De son cou monte un cordon lâche qu’un être humain agite faiblement. C’est une femme élégante, âgée, à la voix trop indolente pour couvrir le grognement de la mâchoire qui entaille les chairs. Je ramène mon regard brouillé de larmes vers l’animal et quand celui-ci reprend son souffle une seconde, je perçois l’exhortation détachée de la maîtresse. « Tituus ! » Elle appelle si faiblement le chien, tandis que son regard est fixé sur l’affiche, un regard de tendresse et de fierté, et je comprends à cet instant que c’est le vrai Titus de l’affiche qui est là, avec sa maîtresse, venus tous deux inspecter leur empire, reconnaître leur gloire, Constantins solennels mesurant leur aura jusque dans les travées du cirque.
La douleur me fait agir en barbare. J’ôte mon casque romain en plastique et jette au loin mon pilum, toute cette tenue de campagne rouge et argent qui me fait un peu honte, maintenant, sur ce quai de métro presque bondé. J’empoigne la bête par la gueule en criant, mais c’est un piège de fer qui m’enserre. Le décor impérial s’effrite à mesure qu’une ridicule danse à trois nous rapproche du bord du quai, le centurion défait hurle à son mollet meurtri, le chien grogne en pleurant sous les coups de glaive en carton bouilli, l’impératrice sourit encore faiblement en moulinant de son sac griffé.
Mais Rome est éternelle, Rome a vaincu les barbares et je suis vaincu à mon tour, moi qui n’ai su reconnaître ni accepter le croc divin. Le train entre dans la station au moment où l’animal a brièvement lâché son emprise pour mordre plus haut, au genou. Sous la douleur renouvelée je lâche le glaive tordu et tente d’attraper le sac qui tournoie vaguement au-dessus de ma tête, me rapprochant encore du bord. Mais alors le convoi arrive à notre hauteur et, lorsqu’il s’arrête, la femme et le chien se séparent de moi sans un bruit et disparaissent derrière les portes, qui se referment.
Blessé, livré à la plus grande confusion, je trouve la force de me relever et boîte jusqu’à l’arche du souterrain. Je dois savoir, je dois les suivre. Je tourne la tête de droite et de gauche : faut-il attendre le prochain train ou rejoindre à pied la toute proche station du Temple ? Six minutes, j’irai à pied. A pied. Je recentre la force aveugle et tenace du légionnaire, ramasse pilum et crête rouge, sors de la station.
J’accélère le pas en arrivant à l’air libre et m’engouffre dans le tunnel du Temple. Je perds un temps précieux à passer les tourniquets. Et je sais que j’arrive trop tard avant même d’atteindre le quai : dans l’escalier les cris signalent que le cortège impérial est déjà au ravage. Avant que je passe le dernier escalier j’entends les portes du convoi se refermer. Dans la station, c’est l’horreur : deux légionnaires sont à terre, le premier ne bouge plus, le second tremble en criant derrière son bouclier carré, replié sur lui-même, au pied de la grande affiche. Après l’avoir rassuré je mesure sur le cadavre du premier la chance qui fut la mienne : ici, l’animal a mordu à la gorge.
Nous sommes deux, maintenant, à poursuivre l’hécatombe, tantôt dans les voitures du métro, tantôt suivant le train infernal depuis la surface. Dans cette traque notre colonne se reconstitue, nous sommes bientôt trois, quatre, dix, cent à nous déployer aux points de correspondances pour tenter de bloquer Titus. Mais en sortant au Pont-Marie, à moins qu’il ne s’agisse de Piramide ou de Garbatella, la défaite est consommée. Il est trop tard. Nous avons perdu. Une colonne de feu s’élève devant nous, puis deux autres un peu plus loin, élevant dans le ciel un nuage pourpre. Les deux grandes îles du Tibre sont la proie des flammes et les fumées montent depuis la grande colline qui nous fait face. Le feu sur la ville, la ville éternelle en perdition, et l’univers qui vacille.
C’est la fin.
Lire une autre histoire