Court Bouillon

Six années de foncière dévaluation

2022
Je l’avais vu pour la première fois à travers la vitrine de son office. Le prestidigitateur séduisait un couple de quinquagénaires. Des investisseurs, selon toute apparence. On n’habite pas ce quartier simplement chic si l’on est parvenu à remplacer les colliers et les montres par la simplicité et la discrétion. Mais l’agent je ne le voyais pas encore très bien, car il bougeait sans cesse. Enfin ils s’assirent, et je pus repaître ma curiosité des traits qui annonçaient si bien sa manière.

2023
C’est un peu avant midi qu’il faut arriver au café Vollant si l’on veut profiter du spectacle. L’artère passe sous l’empire de la vitesse, tandis que la rue piétonne joue la pièce du travail : horloges inégales qui sortent de quelque part pour entrer ailleurs, cherchent, fuient, se télescopent pendant une trentaine de minutes dans l’incertitude de l’espace public. Le citadin sait apprécier la qualité de la scène, mais depuis presque deux mois c’est un autre délice qui m’attachait à l’heure méridienne. J’avais découvert par hasard le repère où mon agent immobilier venait garnir les contours replets de sa satisfaction et, les jours d’ennui, je venais recharger ma cartouchière de détestation au contact du skaï rouge, qui ne laissait parfois que quinze centimètres entre nos bassins d’emploi.

2024
L’année de mon passage au journalisme ma fascination ne connut plus de limites. L’épisode professionnel avait fait naître en moi des ambitions résidentielles, que les gens de son espèce ont précisément pour tâche de rendre difficiles – mais un reporter ne peut plus vivre dans un deux pièces de vingt-cinq mètres carrés sous les toits. Je visitais quantité de boutiques mais évitais la sienne, qui s’était agrandie. Quand j’abandonnai mes recherches, vaincu par les prix, mon sentiment dérivait dans un état incertain, d’où émergeait encore le désir d’agir plutôt que la haine brute. J’imaginais mettre en scène une fausse interview, mais je n’étais pas mûr pour ce genre de jeu, et me contentais d’un côtoiement silencieux au Vollant.

2025
J’étais au faîte de mon énergie lorsque nous organisâmes l’humiliation de l’adorable courtier. Les affaires marchaient bien, je volais sur les ailes du succès, l’agrément régnait sur ma conduite et sur mon cœur. La rencontre de Lise dans les nuits de l’élite avait pour un temps renvoyé mes soucis locatifs au second plan – nous passions du temps dans son immense appartement, quant au mien il pouvait encore jouir des usages ambigus du terme de bohème. Il serait mesquin de détailler la pantomime organisée par les amis de Lise, qui piégèrent l’agent sur l’estimation d’un bien sans maître. Son affaire n’en pâtit guère. Nombreuses sont les fripouilleries et solides les carapaces. Mais sa réaction m’intéressait, et je ne fus pas déçu. Pas un pli sur la surface rose de sa certitude, pas un tressaillement dans sa voix égale et sûre. Un bloc de victoire saine, sûre, acquise. Ce pur moment d’excellence renforça la profondeur de mon admiration autant que le désir de la vaincre.

2026
Le café Vollant a bien d’autres attraits que la présence du concessionnaire. Idéalement situé, il accueille aussi la nuit, et nous passions toujours plus de temps dans ces soirées qui jouent avec les limites et où de hautes figures ne cachent pas leur dispositions variées. C’est lors d’une de ces soirées que nous imaginâmes avec Lise, qui s’était prise au jeu, une affaire qui irait plus loin que le petit scandale de la succession. Le surlendemain, elle parvint à établir le contact et, le jeudi suivant, nous jubilions. Elle l’avait séduit. Nous ne savions pas exactement quoi faire de cette farce, mais nous fêtâmes cette réussite en menant grand train. Á la fermeture du Vollant nous suivîmes Rambert, qui emmenait la société au Jardin. Sur le trajet, Lise me fit part des plans qu’elle avait imaginés dans l’effervescence de la nuit, mais j’étais trop ivre pour saisir ses propos, et ne retins pas le fin mot de l’histoire.

2027
Je n’allais pas très bien en m’attablant tôt le matin en terrasse du Vollant. En voyant l’expéditeur de la lettre un peu plus tôt je m’étais douté de quelque chose, mais je ne voulais rien apprendre avant d’être installé devant l’impeccable espresso de Damien. Accablé par les soucis professionnels (j’avais perdu ma carte de presse après les excès de l’hiver) je ne pensais plus guère au groin fiérot de l’agent immobilier, et j’avais presque oublié Lise. Début janvier, lors de la fête de la chute, Rambert m’avait claqué dans un rire qu’elle vivait maintenant avec le petit cochon d’argent, comme il avait surnommé le redoutable négociateur. En ouvrant le courrier je peinai à décrypter les subtilités lexicales de la nouvelle loi sur la vélocité immobilière, cette disposition qui permettait depuis le mois de mars aux intermédiaires de devenir gérants-propriétaires sans capitaux, ou quelque chose de ce genre. Mais je vis que le fonds d’investissement qui récupérait la propriété de mon immeuble regroupait plusieurs sociétés, dont celle de mon dîneur. En bref, le petit cochon d’argent devenait mon propriétaire. Délaissant les rivages nostalgiques du Vollant j’allais fêter cette coïncidence occulte avec mes nouveaux amis, dans un endroit où les vapeurs, substances et hasards de la fuite nous firent oublier la rudesse des évangiles de la pierre.

2028
Alité par la fièvre, sans chauffage depuis ma radiation du système de fourniture, j’entends monter deux personnes dans l’escalier. Elles sont bientôt devant ma porte et, après une pause de quinze secondes, appuient sur la sonnette. Je me lève, passe une veste de laine pour aller leur ouvrir. L’agent est là, avec un autre homme. Je les fais entrer. Je m’attends à ce que le négociateur me dise que nous nous connaissons depuis six ans, qu’il m’a vu rôder, dès le premier jour, derrière la vitrine de son agence, une mention même brève des origines de la vengeance. Mais rien ne vient. Il se contente de débiter les arguments du recouvrement, tandis que l’autre reste coi. Je finis par lui demander s’il me reconnaît, s’il sait qui je suis, mais il répond par la négative et avec une disposition de voix et de traits qui ne laisse pas de doute sur sa sincérité. Je me rallonge.
« J’aurais préféré la vengeance à ce déterminisme aveugle de vainqueurs et de vaincus.
— Je ne comprends pas vos citations Monsieur, répond-il, mais je dois faire mon travail et je suis venu avec Maître Boucher, ici présent. Tout s’arrangera. Tout s’arrange toujours, j’en suis convaincu. »

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