Court Bouillon

Rien qui dépasse.

Je me réveille, dérangée par ma propre odeur. « Pouah, ça empeste ! », que je me dis. Puis je trottine vers la salle de bains pour faire couler mon corps dans la douche qui coule. Sur la petite tablette en plastique, j’ai laissé un morceau de papier de verre que je me réserve exclusivement. Personne n’a le droit d’y toucher, tout le monde sait à quoi le papier sert. Certains dans la maison l’appellent même « Monsieur Aisselle ».
Je mets sur Monsieur Aisselle quelques tranches de noix de coco fraîches qui m’aident à faire jaillir l’odeur que j’aime. L’odeur qui glisse sur moi, comme l’eau de la douche. Je sors du bac en porcelaine, puis je me frictionne avec le papier de verre très grand, avant de passer la serviette, pour bien absorber le sang. Soulagée, je retourne me coucher.
Une heure plus tard, ça recommence. Ça empeste, que je me dis. C’est comme ça toutes les nuits, c’est infernal. Et à partir de la deuxième fois, c’est automatique : je me mets toujours à pleurer. Mes larmes coulent sur mon corps qui coule dans la douche qui coule. C’est une inondation. Le protocole veut que la deuxième fois, je n’emploie pas la noix de coco, mais des morceaux de framboises. C’est l’hiver, les framboises sont surgelées. Je regarde sur la tablette : elles ne sont pas là. Je peste après mon frère qui a dû les manger en se brossant les dents. Je cours jusqu’au congélateur, enroulée dans le papier de verre qui crisse. Pourvu que personne ne me voie.
Les framboises sont froides, très froides, on croirait de petites banquises rougeoyantes. D’habitude, j’aime le rouge, c’est la couleur du feu, la couleur de mon corps après le papier de verre. La couleur de la propreté. Mais là, les framboises me font un sale effet. Je dois frotter plus fort pour qu’elles lâchent leur jus. Les framboises, m’a-t-on dit, ont, comme le papier de verre, des propriétés exfoliantes. Je frictionne, j’essuie le sang, et je retourne me coucher.
Cette fois-ci, mon corps ne me laisse que 56 minutes. La fenêtre du sommeil est devenue une lucarne. Un hublot, même, que je me dis en pleurant-ricanant. Cette fois, mes larmes coulent en torrent, on croirait une rivière sauvage. Dans le miroir, je regarde les petites truites qui me jaillissent des yeux, qui tombent dans le lavabo. J’espère qu’elles aimeront les framboises et la noix de coco. Mes canalisations en sont pleines. Puis, je saute dans la douche, et je frotte. Mon odeur, cette fois-ci, se rapproche du vinaigre, et ma peau blanche comme du riz me donne envie de bouffer japonais. Demain midi, peut-être, si je ne pue pas trop. Pour ça, il faut que la mangue fasse effet.
La mangue, c’est de l’amour, c’est doux, et ça me passe l’envie de pleurer. Ça fait un clair-obscur sous la douche, avec le papier de verre. Mais soudain, je pense que la mangue souffre autant que moi, et ça recommence, ça me coule. « Bravo ! », que je me dis en me collant une claque. Maintenant, il y a des truites partout dans la douche. J’espère que les truites aiment la mangue, ou la salade de fruits, j’y pense très fort avant de m’endormir.
49 minutes plus tard, ça recommence. « Ça pue la mort ! », que je me dis. Par la fenêtre, le jour n’est pas encore tombé sur la nuit. Tant mieux, ça me laisse encore le temps de dormir. Je pense que ça me laisse aussi plus de temps pour souffrir, alors je me remets à pleurer. Cette fois, je chiale une famille de piranhas, ce qui exige un haut niveau de maîtrise ou de concentration. Il ne faut pas que leurs petites dents voraces aient le temps de me croquer la pupille, ah ça non, il ne manquerait plus que ça. Je les pousse de l’orbite avec une grosse pince métallique, ça gicle dans le lavabo. Je me concentre pour ne pas pleurer en pensant que les piranhas vont peut-être manger les truites, là, dans les canalisations. « Trop d’émotions… », que je me dis, en me collant une claque. J’en ai presque oublié mon odeur.
Il ne faut pas que je perde de vue mes objectifs, d’autant que c’est le moment de me lustrer avec des quartiers de pomme. Clairement, les pommes ne sont pas ma toilette préférée. Elles ont quelque chose, dans la texture, qui me fait penser à du carton. Mais l’acidité d’une Granny Smith vaut mieux que celle de ma sueur alors je frotte, je frotte, je frotte, comme quand je fais le parquet du salon. À force, ma peau est rouge, couleur de propreté. Je me frictionne, je m’essuie, et je retourne me coucher.
J’ai beau ne pas aimer les pommes, il faut avouer qu’elles me font de l’effet. J’ai réussi à dormir 1 heure et 3 minutes, un exploit que je note dans mon petit Carnet de l’Hygiène. Encore heureux, que je me dis, puisque c’était la dernière session de sommeil. Dehors, le soleil exhibe son traquenard matinal : il inonde mes fenêtres, une baignoire de jaune. En attendant, je file sous la douche. Cette douche-là est très très importante, puisqu’il va falloir que je parte travailler après. Les étapes du protocole sont différentes, et je dois me concentrer beaucoup, ce qui m’empêche heureusement de pleurer. Qui sait si mes yeux se seraient mis à cracher du thon, je n’ai vraiment pas envie de savoir - quoique ça me fasse penser que j’ai toujours envie de manger japonais.
Je ne m’égare pas et j’applique la méthode : d’abord, couper dix-huit kiwis par le centre, et en extraire la partie blanche qui est cerclée de noir. Ensuite, égrener la chair du fruit pour récolter le précieux nectar exfoliateur. Puis, réemployer le couteau préalablement utilisé pour découper les fruits, afin de trancher tous les poils qui dépassent de mon épiderme. Voilà le protocole et il est bien huilé : je me suis exfoliée toute la nuit, et tous mes poils sont dressés comme sur la peau d’une fraise. Aujourd’hui, je serai lisse, une mer d’huile sans plis, et je ne sentirai rien, mais alors, rien du tout. Je me répète en chantonnant sous le papier de verre ma chanson-talisman des matins prometteurs : « Je suis l’anosmie, c’est moi, c’est moi, même une seringue d’hôpital ne peut être aussi propre… Tremblez, tremblez, j’arrive sans odeurs ! ». Voilà qui devrait leur donner une bonne raison de ne pas me sentir au bureau.
Mes vêtements sont prêts, mes vêtements sont frais, ils ne sentent rien et c’est fou comme je m’y sens bien. Un sentiment de confiance coule en moi comme cette nuit les larmes et la douche. « Comme quoi, il ne faut pas se laisser convaincre par un mauvais sommeil », que je me dis. La
journée est surprenante, dorée comme le pain sur lequel je tartine mon beurre. Dans la cuisine, ma mère fait du café, une tranche d’ananas glissée sous chaque aisselle. Les chiens ne font pas des chats, elle aussi empeste la mort au réveil. D’autant qu’elle ne se lève pas la nuit, mais je la comprends : elle dort avec un pince-nez, et elle n’a plus de boulot.
Une vraie chance pour moi, puisqu’elle a tout le temps de me préparer des onctions magiques, que j’applique sur ma peau toutes les heures quand je suis au travail. J’ai fait déposer à la médecine du travail un certificat attestant de la taille de ma vessie, (il y est écrit : « un pois chiche »), ce qui me permet de justifier mes incessants allers-retours aux toilettes. Mais revenons à ma mère, et surtout à l’onction : tous les matins, elle me prépare grâce à son gros mixeur une purée de fruits frais qu’elle coule dans une bouteille à bille. Bien sûr, ça ressemble aux déodorants du commerce, mais seulement sur la forme, vraiment pas sur le fond. Hors de question de mettre des sels d’aluminium ou je ne sais quelle connerie sur ma peau, j’ai déjà mes méthodes avec le papier de verre.
Appliquée, je fais rouler la bille sous chacune de mes aisselles - la mer d’huile, la douceur d’une feuille de papier haut de gamme, ça chantonne dans ma tête. J’ai bien sûr préalablement enlevé mon chemisier pour éviter les tâches. Je passe aussi sous mes seins, sur mon aine, et dans le pli qui se creuse sous le rebond de mes fesses. Qui sait si quelqu’un se penchait à cette hauteur pour un motif absurde - par exemple, ramasser un stylo.
Ma mère a préparé mon sac. Elle y a glissé le deuxième flacon d’élixir anti-odeurs, ainsi que quelques feuilles de papier de verre d’avance. Elle me glisse d’un air entendu : « Ne te frictionne pas trop aujourd’hui, tu sais comment ça se passe quand tu portes une chemise blanche ». Je blêmis, pâle comme ma chemise. Je viens de me souvenir de l’accident du sang. Hors de question que ma peau se mette à m’emmerder aujourd’hui. Ma mère, très empathique, me demande si je veux qu’on m’emballe les aisselles avec quelques bandelettes. « Une pierre, deux coups », qu’elle me dit, « ça boira la sueur et le sang en même temps ». Je suis terrorisée, alors j’accepte. Elle fait ça bien, ma mère, elle était infirmière. Elle arrache même de justesse le piranha paumé qui roulait sur ma joue, menaçant.
« Tu n’as pas vu de thon, cette nuit ? », qu’elle me demande. Je lui dis que non, mais ce midi, peut-être, si je trouve une terrasse. Hors de question de rentrer dans un restaurant, il y a tellement d’odeurs là-dedans. « Pas étonnant qu’odeur et horreur sonnent pareil », me répète ma mère comme chaque matin prometteur.
Je suis prête, un visage magnifique, aucun poisson à l’horizon. Un dernier coup d'œil sur la météo, le soleil brille, mais la température ne dépassera pas les 18°. Cette journée va être parfaite, je le sens. Sans larmes, sans odeurs, sans transpiration.

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