Le pain du soir
Fatima prend sa voiture, garée dans une petite rue du quartier des hôpitaux, pour rejoindre la grande zone commerciale située en périphérie de la ville, à une demi-heure de là : comme tous les soirs, Fatima part faire la ramasse du pain pour la Cité des Fleurs.
Elle ne va pas à la boulangerie du coin de la rue, elle fait affaire avec une boulangerie de chaîne, de celles qu’on voit dans les gares, aux entrées de ville, dans les stations-services d’autoroute... il faut du volume.
Ce soir elle a invité Nathalie à l’accompagner, et les voilà arrivées dans cette immense étendue marchande qui étale sur des hectares ses boîtes métalliques, ses zones de parking, ses enseignes rouges, vertes, bleues et jaunes, dans un entrelac de voies et de ronds-points. Avec son Kangoo, Fatima s’engage sur un des vastes parkings jusqu’au fond pour prendre une voie qui longe un groupe de quatre commerces : un burger quelconque, un maxi bazar, un fitness et la grande boulangerie. Cette sorte de ruelle de centre commercial débouche sur l’arrière des magasins avec leurs portes de service. Fatima stationne contre celle de la boulangerie.
Elle descend de la voiture, sonne à la porte de service. Quelques secondes passent, un homme vient ouvrir. Aimable, il salue Fatima en habituée :
« Les filles finissent de ranger le magasin et de nettoyer, il faut attendre un peu ».
Il est 19h35, le magasin vient de fermer ; Fatima se rassoit dans sa voiture, en soupirant. C’est une petite femme brune d’une quarantaine d’année, aux yeux et lèvres maquillés.
« Faudrait pas attendre trop... » s’inquiète-t-elle.
Nathalie l’interroge du regard.
« Sinon les familles vont s’impatienter. Il pleut ce soir, elles vont attendre dehors ».
Nathalie allume une cigarette et calme l’impatience :
« Les filles du magasin te connaissent. Elles vont venir ... Au fait, c’est vraiment cadeau ?
« En fait pas complètement répond Fatima. Le pain c’est périssable donc invendable le lendemain, pareil pour les gâteaux, enfin la plupart. Donc la boulangerie n’en tirera plus de recettes Et les filles, les vendeuses, elles vont pas repartir tous les soirs avec chacune dix éclairs et vingt tartelettes au citron » !
Elles rigolent franchement toutes les deux. « Bonjour le cholestérol ! » s’exclame Nathalie.
Fatima reprend : « La boulangerie donne tout contre un reçu fiscal de don en nature délivré par l’association. Donc elle déduit la valeur de ses recettes ».
Un silence, et la voilà qui se crispe à nouveau et a déjà le téléphone à l’oreille : il faut appeler au quartier.
« Allo Sonia, n’envoie pas tes enfants, on va passer plus tard que d’habitude, je n’ai pas encore récupéré le pain. Préviens les voisins : pas la peine de descendre encore, je vous rappellerai quand on sera sur la route ».
Les deux femmes patientent encore un quart d’heure...L’équipe de la boulangerie est vraiment en retard ce soir. Le portable chauffe, les appels n’arrêtent pas, dans les deux sens : la Cité attend l’apparition de Fatima !
« Tu sais, Nathalie, il faut se rendre compte, quand il y a 3 ou 4 gamins à la maison, même le pain, tous les jours, c’est un budget. Alors, quand on peut aider... »
La Cité des Fleurs avec ses 700 logements c’est un de ces ensembles en propriété privée tombé en état d’abandon. Depuis des dizaines d’années, les propriétaires n’ont effectué aucuns travaux d’entretien, ni dans les logements, ni dans les parties communes, ni sur les espaces extérieurs.
La Cité est labellisée par l’État « copropriété dégradée », un peu comme on indique un accident sur un GPS : au moins on le sait. Et des animateurs tiennent permanence chaque mois depuis la labellisation pour « inciter les propriétaires à la réhabilitation » : un des nombreux rites magiques des politiques publiques ... Les propriétaires se contentent de toucher les loyers auprès des « familles captives », une façon de dire que personne ne vient plus depuis longtemps habiter Cité des Fleurs par choix. C’est la pauvreté du XXI siècle qui amène et fixe là les habitants.
Ça y est, la porte de service s’ouvre enfin : Fatima et Nathalie bondissent hors de la Kangoo. Une jeune femme leur tend, sans sourire, un sac en papier renforcé de 100 litres rempli de baguettes et de pains. Puis un autre sac, un troisième, un quatrième : il y a des dizaines et des dizaines de pains dans chacun des sacs.
Et encore des sacs, huit en tout, avec des pains ronds, carrés, des pains parisiens, des baguettes.... Et encore cinq cagettes en carton avec des gros pains de campagne et des pizzas, des caissettes de viennoiseries et de gâteaux.
Les deux femmes ont rempli la voiture, la porte de services s’est refermée.
Les places arrière du Kangoo, le coffre, la place du mort : tout est plein, rempli en quelques minutes d’une odeur de farine et de mie. Nathalie parvient à peine à s’asseoir sur une demi-fesse avec un sac à pain sur les genoux qui lui barre la vue.
Sur la route du retour, Fatima envoie des appels en conduisant :
« Oui on arrive, descendez dans dix minutes, prenez vos sacs, on est presque là ... ». Elle a retrouvé son entrain ! Rassurée pour cette soirée, elle se confie soudain à Nathalie :
« J’y ai grandi, à la Cité des Fleurs. J’en suis sortie mais je considère que je lui dois tout. Il y avait un centre social, eh bien, il m’a beaucoup aidée. Ça m’a donné la force ! Donc maintenant, je lui rends, à la Cité ... »
Nathalie songe que Fatima fait partie de ces femmes qui ont triomphé de beaucoup de choses et qui font apparaître tout cela comme simple, évident.
Vingt kilomètres plus loin dans la nuit, la plus grande barre de douze étages, dressée sur sa butte dessine un mur de lumières au milieu de bâtiments plus modestes de deux à quatre niveaux, blottis dans son ombre. Il est vingt heures trente passées.
L’entrée de la Cité se fait par un boulevard des années soixante-dix, mal éclairé. Un large bateau [1] abaisse le trottoir au niveau de la chaussée, deux plots en ciment espacés de cinq mètres ouvrent une voie intérieure de desserte du grand tènement immobilier.
Immédiatement après le passage entre les plots, l’accès est ralenti par un jeu de trois chicanes organisées avec des caddies et des poubelles qui ne laissent passer qu’une voiture à la fois, à très faible allure. Un gamin assis en hauteur sur une chaise posée sur le toit plat du transformateur électrique regarde la conductrice. Fatima sourit :
« C’est moi, distribution de pain ! » Les chouffeurs la connaissent mais elle continue à avancer à faible allure car ici, on rentre et on sort au pas et surveillé. Le principal commerce du quartier, ce n’est pas la boulangerie, c’est la drogue.
Au fur et à mesure qu’elle roule vers le cœur de la Cité, elle explique :
« Avant, je distribuais là-bas sous l’auvent » : elle désigne un petit centre commercial gris avec 4 ou 5 locaux aux vieux rideaux métalliques baissés, sauf une boutique mal éclairée. « C’était pratique par temps de pluie et le soir, avec la lumière. Mais l’épicier m’a fait toute une histoire : soi-disant qu’on lui fait de la concurrence ! Tu te rends compte ! »
Fatima klaxonne comme un marchand de glaces et finit par s’arrêter dans un endroit sans lumière, à dix mètres du néon d’une des entrées de la grande barre.
De profonds nids de poule creusent le goudron. La Kangoo stationne sur un bord de parking défoncé, au milieu des flaques d’eau de pluie. Il y a quelques voitures et deux châssis. Pas loin, dans la pénombre de la barre, quatre dealers regardent et contrôlent.
« Heureusement, eux, ça ne les dérange pas ! » Elle sourit en descendant de voiture. Nathalie descend aussi et rajoute :
« Les dealers, ils savent sans doute que les familles ont besoin de manger... »
Des femmes, beaucoup d’enfants, quelques hommes attendent. Tout le monde se rapproche et salue Fatima. Elle embrasse des femmes en échangeant des « Bonjour ma chérie ». Les enfants lui font la bise.
« Venez, on va vous servir ! » dit Nathalie.
On se presse à l’arrière de la voiture dont le hayon est ouvert et les deux femmes remplissent les cabas de baguettes et de pains. Les croissants, les gâteaux, les parts de pizza partent vite, servis aux enfants qui sont nombreux, garçons et filles, les premiers envoyés en bas par les parents. Ils sont en claquettes ou chaussons fourrés, souriants, patients, polis. Rapidement, les gens servis repartent en remerciant, leur cabas rempli, car il est déjà tard.
Les enfants aux bras chargés regagnent en courant les halls d’entrée. Plusieurs voisines remplissent les sacs de 100 litres pour redistribuer dans deux bâtiments plus éloignés. Elles échangent des remarques enjouées avec Fatima
Combien y-a-t-il de familles ? Trente ou quarante en direct, peut-être, ce soir ? La distribution a duré à peine un quart d’heure.
Fatima dit en souriant, heureuse :
« Pain au dîner, petit déjeuner agrémenté de croissants pour certains, sandwiches pour le lendemain midi...c’est un quotidien assuré, c’est une distribution alimentaire essentielle ...et, avec les croissants, un retour de l’égalité ! »
Fatima redémarre, opère un demi-tour, s’éloigne. Les dealers n’ont pas perdu une miette de la scène. Peu après la Kangoo retraverse la chicane. Les habitants, pris dans la nasse de la Cité, l’attendront chaque soir. Et Fatima, inlassablement fera ses tournées : c’est elle la boulangère du quartier.
[1] Terme pour désigner un abaissement de trottoir localisé (devant un bâtiment ou un terrain, il se nomme administrativement une entrée charretière et juridiquement une entrée carrossable). Cela facilite le franchissement du ressaut de trottoir.
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