Court Bouillon

L’Avare d’amants

À Sabine Bernal, que les courants partagent ton rire.

Le soleil se presse et s’égoutte dans l’eau. Je sirote sa limonade dans une écope, la partage avec les brûlots qui bourdonnent leur désir de touristes. Plus loin, les vagues courent la rivière, elles s’enroulent dans les couvertures de son lit. Je m’étends dans le fond du canot et il me berce au rythme des matelots.

En saluant la plage, je remarque une femme
qui épie le rapide,
qui espionne l’autre rive.

Elle me traduit les gazouillis de la rivière.
- Là-bas, elle gronde pour nous tenir à l’écart, mais de notre côté, elle est sourde à notre passage. Si vous avancez un peu, ton jeune bateau et toi, juste là-bas quand sa voix devient rocailleuse, vous vous engouffrerez dans sa peine. Elle vous envahira les poumons de ses larmes. Regarde-la. Écoute-la. Vois comme elle chante seule ici, mais explose de rire après les caresses d’un tronc.
-Je pourrais la serrer dans mes bras pour la consoler.
- Il ne faut pas se mêler des états d’âme des vagues. Aies-en peur, et ne tombe pas en amour avec la rivière, elle est avare d’amants.

La femme me dit que les bateaux sont les yeux de la mer , mais que nous sommes ceux des bateaux. Que les leurs, saturés de remous, ne discernent pas les côtes des rochers. Qu’ils prennent pour accalmie les dangers ensevelis sous les contre-courants. Je lui demande pourquoi elle pleure. Elle me répond que son canot a pris goût à la saveur tiède et sucrée des roches grillées par le soleil.
Nous sommes repartis surfer des vagues de peur. En vieillissant, mon canot n'a jamais voulu lécher les fourmis qui se terrent dans la mousse des sentiers prudents. Nous sommes faits pour nous acharner, enlacés sous l’écume des rapides.

Lire une autre histoire