La vie de l’ours.
— Venez voir, les fistons ! Le perroquet, un vrai perroquet !
Ma femme était restée à la maison pour se reposer.
— Et là-bas, regardez le paon ! Vous avez entendu ? Laurent, qu’est-ce qu’il dit ?
— Je sais pas.
— Il dit Léon ! Tu entends comme il dit Léon ? Oh, regardez ! il fait la roue ! N’aie pas peur Olivier, il montre ses plumes pour qu’on voie comme il est beau. Venez, on continue. Vous entendez les singes?
Nous sommes arrivés à l’enclos de l’ours, une grande cage à l’air libre, avec de gros troncs d’arbres au sol et un petit bassin. L’ours marchait de long en large, en soufflant, le long d’un des côtés de l’enclos, une vingtaine de mètres à peine de grillage d’un coin à l’autre. Il marchait vite et regardait devant lui, il faisait demi-tour brusquement à chaque coin, sans une pause. Je suis resté longtemps devant le grillage. J’ai eu honte de mes congénères humains.
Les cris d’Olivier m’ont ramené à moi. Il était dans le bac à sable, à côté de l’enclos. Laurent venait de lui prendre sa pelle. Je les ai rejoints et je leur ai donné à goûter. Ils se sont remis à jouer.
Je me suis assis sur le banc. J’étais fatigué moi aussi. J’essayais de ne pas penser à notre discussion de la veille, ni à la journée de travail qui m’attendait le lendemain. De là où j’étais, je pouvais encore voir l’ours qui continuait à marcher le long du grillage.
Pauvre frère ! Tes mouvements sont les miens, ce monologue de ta marche, c’est moi qui l’ânonne, c’est moi qui en répète en boucle les morceaux de phrases incomplets. Tu es plus qu’un frère, nous ne faisons qu’un toi et moi, tu le sais bien, même si nos regards ne se croisent pas, nous sommes une même existence, et la clôture, la terre creusée par tes allées et venues, le banc sur lequel je suis assis, l’air du ciel, la lumière, sont un avec nous, et nous sommes toi et moi tout cela. Je pourrais bien prendre ta place et toi la mienne. Viens, ours, je te laisse mon existence, puisqu’elle ne se distingue pas de la tienne.
À cette pensée, je me suis retrouvé ours et je suppose que l’ours s’est retrouvé moi. Qu’en dire ? Les mots rendent mal ce qu’a été ma vie d’ours, le souffle âpre, le mouvement de roue des épaules, la vague ondoyante de la colonne vertébrale, le balancier du bassin, les poignets qui se rabattent, les orteils qui se plient, l’herbe et la terre sous les coussinets, l’écorce sous les griffes, les oreilles en alerte, le vent, le soleil, la pluie, les sons, le paysage des parfums, les dents qui claquent et les mâchoires qui broient, la faim, la soif, la satiété et les jeux d’ours en roulades l’un contre l’autre, j’ai été tout cela à la fois pendant un temps qui n’était pas un temps. Puis, je me suis endormi.
Que se passe-t-il lorsqu’on s’endort de sa vie d’ours ?
Je me suis réveillé homme. Où suis-je ? Il fait sombre. Je suis allongé dans le noir. C’est la nuit. J’entends les feuilles des arbres que le vent agite à l’extérieur du chalet. « Tu t’es réveillé ? » C’est la voix de ma femme, vieillie, éraillée. Elle allume une veilleuse. « Comment te sens-tu ? » Je la regarde. Il y a dans ses yeux une amitié et une confiance que je ne lui connaissais pas du temps de notre jeunesse. « Les enfants ont écrit hier soir. Olivier arrive dans l’après-midi. Jeanine le rejoindra mardi avec les petits. Laurent sera là dans la soirée. » Ils ont bien grandi, mes fils, ils savent vivre, mieux que je ne le savais à leur âge.
Je souris et referme les yeux. Je sais qu’il me reste assez de forces pour attendre leur arrivée à tous, juste assez de forces pour cela. La douleur est intense mais supportable. Ma vie, je n’ai pas besoin de m’en souvenir, je sens dans chaque partie de mon corps ce qu’elle a été, dans le sourire de ma femme, dans la courbure du matelas, le silence des planches du chalet et le bruissement du vent et des branches.
En me rendormant, je te remercie, ours, mon frère, de l’existence que tu m’as fait mener. Tu peux revenir à présent parmi les tiens, ta femme te veille, tes fils et leur famille sont en route, et puisque tu es moi autant que je suis toi, c’est à toi autant qu’à moi qu’appartiennent nos derniers instants.
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