La naige n’existe pas. II
1
C'était curieux, tout à coup je ne me souvenais plus de quoi j'étais mort. J'avais en mémoire un lieu. C'était à Avignon et je buvais de l'eau minérale à la bouteille, près d'une fontaine, assis sur la margelle d'un goutte à goutte. Je savais que j'avais pile quarante ans, que c'était l'été et qu'il faisait une chaleur de fin du monde. Je me souvenais de tout ça mais pas de ce qui était arrivé ensuite. La calade dans le trou. Des mots demeurent, flottent comme des étrons. Je m'accrochais, l'eau noire était sans fin, rien à voir, penser à peine, que ça, et se baratter dans l'angoisse liquide. Je fus interrompu dans mes réflexions par un scarabée blanc qui vint me demander si j'étais bien à jeun.
2
Le matin de mes quarante ans, un ami m'emmena au bord de la mer et me dit :
-Un jour toute la chair du monde te fera bailler toi aussi. Tu cesseras de courir pour elle. Le charabia du réel, c'est quand les yeux s'ouvrent... du navet en conserve. Ce jour approche et je ne suis pas sûr que tu sois assez équipé pour affronter ce moment. Il te restera la musique, le vin et l'amitié peut-être. Mais tu auras perdu le goût du sang dans la bouche. Tu t'habitueras à vivre avec son souvenir, petit souvenir minable. Tu ne pourras pas t'y dérober. Quand ce jour arrivera, je serai là. Comme aujourd'hui, nous regarderons la mer et nous imaginerons que Mozart nous parle. Peut-être. Mozart, c'est la survie de l’appétit, de l'émerveillement. La merdasse. Pour elle qu'il faut garder ça au chaud!. Protège ça en toi le plus longtemps possible. Maintenant, je dois partir mais appelle moi. J'adore regarder la mer avec toi.
Quand je me suis retourné, il avait disparu. Dans une trappe, un clignement de paupières, un trou noir.
Sur le chemin du retour, je me suis arrêté pour acheter quelques opéras de Mozart. À la maison, je n'en avais aucun. Mais j'avais vu le film de Milos Forman. J'avais donc croisé le concierge, c'était insuffisant.
3
Je faisais un grand rangement dans la maison. J'avais quarante ans, il était temps de mettre de l'ordre dans ma vie. Je retrouvais des centaines de feuilles, des dizaines de cahiers et de carnets. J'avais passé des centaines d'heures à écrire. Pris d'une certaine nostalgie, j'avais des réticences à jeter tous ces textes et toutes ces notes. J'aurais dû, je devrais. La satisfaction du dindon de thanksgiving... pauvre gnome!
Je décidai de les mettre en pots très hermétiques. De faire des confitures de phrases. De les poser sur des étagères avec des étiquettes comme le feraient des grands mères avec des fruits sucrés. Je les stockerais au fond de la cave et ne viendrais les visiter que la nuit à la lueur d'une chandelle.
C'était une belle idée. Je m'y voyais comme dans un tableau flamand du XVIIème siècle. La lumière chiche, les reflets fragiles sur les bocaux opaques, pleins d'hermétisme.
En passant devant le miroir de ma salle de bain, je me fis un clin d’œil complice. C'était réglé.
J'allais maintenant m'installer dans le mou du canapé pour feuilleter le magnifique ouvrage d'Anna Pavord sur les tulipes. J'allais respirer son encre, caresser ses feuilles. Les confitures, ça pouvait attendre.
4
Cette semaine-là, notre cinéma préféré avait entamé un cycle de films avec Marlon Brando. Pour mes quarante ans, j'avais décidé de m'en offrir un par jour. Cet après-midi là, avec ma femme, nous venions de voir « Les révoltés du Bounty » quand nous assistâmes à trois spectacles incroyables.
Une femme sortant elle aussi du cinéma et portant un boa rose autour du cou se dirigeait vers l'entrée d'un parking quand le boa se mit à remuer. Il s'enroula autour de sa taille, de sa poitrine et de sa gorge en faisant craquer en biscottes un à un tous ses os. Sans lui laisser le temps de pousser un cri, il lui avala la tête en une bouchée. Il la digéra lentement absorbant par à-coups les épaules, puis le ventre, le bassin, les jambes et les pieds. À aucun moment le boa n'a ressemblé à un éléphant : à aucun moment cela ne ressembla à un chapeau.
Aussitôt après une élégante portant un corset pour maintenir son ventre se trouva tout à coup prise dans une camisole vivante. Le corset enserrait son corps et s'y incorporait par les baleines. Il le perçait, le pétrissait, le labourait, s’emparait de lui comme d'une pâte. Il redressait, pliait, donnait à cette agrégat d'organes des angles impossibles. Il absorbait ses courbes, annulait ses formes pour lui dicter les siennes : carrées et raides. Le cube de chair roula au sol comme un dé.
Enfin, une troisième dame assez âgée qui assistait pétrifiée à ces spectacles fut agressée par le manteau en vison qu'elle portait. Une douzaine de ces mignons petits mammifères se mirent à la mordre et à lui arracher des lambeaux de peau. Elle tomba en hurlant pendant que les animaux enfouissaient leur museau vorace entre les plaies ouvertes de la vieille. La police arriva au moment où les visons finissaient de se partager la charogne encore tremblotante. La carcasse puait tellement que les mouches du quartier grouillaient dessus, dedans, faisant tout remuer de l'intérieur comme une purée qui bouillonne.
Après quelques minutes, il ne restait de ce triptyque qu'une forme serpentine emmêlée et complexe, un cadre rigide rose gencive fait de tissus et de chair et un tas d'os rongés dans une flaque de sang.
“Avec toi, le quotidien n'est jamais décevant” me dit ma femme en me serrant contre elle. Pourtant je n'y suis pour rien, dis-je, toute bonne foi m'ayant abandonné.
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