Court Bouillon

La consultation.

Ancré derrière un bureau massif et trônant dans un large fauteuil, le spécialiste portait de petites lunettes rondes qui assouplissaient son visage carré. Dans son dos, plusieurs diplômes encadrés attestaient de son sérieux et forçaient le respect. Il tendit la main, non pour se la faire serrer, mais pour désigner à son nouveau patient le siège dans lequel s’asseoir.
Aimable mais exigeant, il ordonna :
— Veuillez prendre place. Un instant, le temps de consulter votre dossier.
Le spécialiste se concentra sur l’écran de son ordinateur et ne découvrit aucun antécédent : ce vieil homme n’avait jamais été interné au sein d’un hôpital psychiatrique. C’était un bon départ. Sa mine n’en restait pas moins misérable. Le petit déjeuner qui avait dû lui être servi, certes industriel mais riche de tous les nutriments nécessaires, n’avait pas suffi à lui redonner des couleurs. Ses cheveux étaient mal coupés, sa barbe mal taillée. Ah, vraiment, son métier l’amenait parfois à voir l’humanité dans sa plus triste condition.
Du coin de l’œil, il observa son patient en train de scruter les volumineux ouvrages qui s’alignaient avec perfection dans ses armoires vitrées, comme d’antiques grimoires. Afin de décrypter les titres dressés à la verticale, le pauvre homme courbait son corps et sa nuque en une inquiétante diagonale, faisant pivoter sa tête à quatre-vingt-dix degrés. L’œil droit au-dessus de l’œil gauche, le gentil bougre arriva enfin à lire les intitulés :
— Psychologie de l’inconscient. Présent et avenir. L’âme et la vie. Carl Gustav « Jingue ».
Pour sauver l’honneur de son illustre prédécesseur, le psychothérapeute se sentit obligé de corriger cette terrible prononciation :
— Ça se dit « Youngue », pas « Jingue », même si ça s’écrit « Jung » !
— Youn-gue…
— C’est ça ! Bon, maintenant, parlons de vous.
— Youn-gue… Pas facile à dire ! Yooooun-gue !
— Oui, voilà… commençons, voulez-vous ? Nous allons effectuer le test de Rorschach. C’est extrêmement simple : je vais vous montrer des formes et vous me direz la première chose qui vous vient à l’esprit. Êtes-vous prêt ?
— Prêt ! dit le patient en se redressant droit comme un piquet.
Le spécialiste sortit une pile de planches imprimées, face cachée. Soulevant la première tout en scrutant les réactions du patient, il révéla une tache symétrique en noir et blanc.
— Que voyez-vous ?
— Un petit diablotin, répondit le vieil homme sans réfléchir, avec des petites cornes qui ressemblent à des ailes. Il essaie de paraître dangereux, mais il est inoffensif. Je pense même qu’il voudrait jouer, ça se voit !
— Autre chose ?
— Ce n’est qu’une peinture, pas une photographie. Je pense que dans la vraie vie, les diablotins sont plus réalistes. Et plus farceurs !
Le psychothérapeute prit des notes puis présenta les autres planches, une à une, encourageant son patient à être aussi spontané que possible. Sur la deuxième, après moins de deux secondes d’observation, il vit un bonhomme surpris aux yeux rouges, à la bouche blanche, grande ouverte et perdue dans une barbe aussi noire que touffue. Les suivantes représentèrent pour lui deux femmes-oiseaux prêtes à s’envoler, une taupe géante qui pourrait l’écraser, un papillon libre et léger, un animal mi-ours mi-lion doté d’une étrange queue, puis une sorte de golem de pierre souriant très largement, ensuite un guerrier impitoyable muni d’un casque et d’une armure, et deux hippocampes surgissant de l’eau et jouant ensemble. Sur la dernière planche, il observa une nuée d’écureuils, de crabes et de poissons.
Après l’avoir remercié pour sa franchise, le spécialiste compléta le dossier médical en y apportant son analyse : « Champs lexicaux : animaux, surnaturel, enfance. Récurrence du caractère euphorique. Confusion réel-irréel. Évocation du diable, des monstres, de la guerre et de la bestialité, en dualité avec le jeu, l’innocence et la naïveté. Hypersensibilité, somatisations possibles. Considérant la grande précarité du sujet, on peut déduire la compensation de la solitude. Inadapté à la pression sociétale. Repli vers la féérie. Diagnostic : crise aiguë de paréidolie ».
Le spécialiste se renfonça dans son fauteuil.
— Il faudra qu’on se revoit.
— Avec plaisir, docteur !
— D’ici là, je vais vous prescrire un antidépresseur.
— Mais je ne suis pas pressé !
Le psychothérapeute retint un soupir, leva les yeux au-dessus de ses petites lunettes rondes et hésita. Fallait-il vraiment tenter la prouesse d’éclairer ce pauvre homme ? Il jeta un coup d’œil sur l’horloge qui faisait tic-tac, il reste dix patients à consulter, tic-tac… mais, se rappelant son éthique – ne jamais confondre folie et idiotie ! – ainsi que ses devoirs de pédagogue – une bonne explication ouvre la voie de la guérison ! – il s’y essaya :
— Avez-vous déjà entendu parlé de la paréidolie ?
— Jamais. C’est grave ?
— Non, c’est même extrêmement naturel et rassurez-vous, tous les êtres humains vivent ce phénomène. C’est le fait d’associer des représentations familières, souvent des visages ou des animaux, à des formes vagues, comme ces taches que je vous ai présentées. Le mécanisme fonctionne aussi bien avec les flaques, les rochers, les fleurs, les troncs d’arbre, les taches de confiture, et cætera, et cætera.
— Je ne comprends pas très bien, docteur…
— Ce phénomène explique que des personnes voient des fantômes sur de vieilles photographies, des figures et non des cratères sur la lune, des créatures mythologiques dans les nuages ou la Vierge Marie sur un pain toasté. C’est une illusion d’optique, si vous préférez.
— Vous pensez que je suis victime d’hallucinations ?
— Ce sont plutôt des interprétations, des raccourcis que prend votre cerveau.
— Et c’est dangereux ?
— Non, sauf si vous traversez une route sans regarder à cause d’une forme imaginaire qui vous attire.
— Mais docteur, je ne les imagine pas. Les êtres que je vois sont bien réels ! Pas plus tard qu’hier, au parc, j’ai vu un farfadet ! Dans un bosquet de fleurs. Oh, ses cabrioles étaient fabuleuses ! Pas plus grand qu’un pouce, il était tout nu ! Ses gestes étaient délicats et il avait des oreilles pointues comme celles des elfes au cinéma !
Le spécialiste, doutant désormais que prescrire un antidépresseur puisse suffire, se concentra et approfondit l’analyse :
— Apercevez-vous fréquemment des… farfadets ?
— C’est rare, mais chaque fois, quel spectacle ! Et je ne vois pas que des farfadets !
— Que voyez-vous d’autres ?
— Toutes sortes d’êtres fantastiques ! J’ai même appris à les différencier ! Les gnomes taillent les minéraux, les dragons célestes guident les vents et engendrent les tempêtes, les géants sculptent les paysages, les elfines et les dryades entretiennent les arbres et les forêts… (l’énergumène reprit une grande inspiration) les lutins guident les animaux de la Terre tandis que les farfadets prennent soin des fleurs et des jeunes pousses ! N’est-ce pas incroyable ? Ils existent depuis la création des temps !
— Je vois… je vois.
— J’ai le privilège de voir les êtres magiques qui peuplent notre monde ! confia le malade, les yeux illuminés de joie et la voix chevrotante de bonheur. Parfois même, ils me parlent !
— Et que vous disent-ils ?
— Que l’humanité ne sait plus s’émerveiller. Quelle tristesse…
Malgré les restrictions budgétaires, le spécialiste envisagea un scanner parmi d’autres tests.
— Le farfadet vous a-t-il parlé ?
— Oui. Il m’a dit que je vous rencontrerai, petit homme dans un grand fauteuil, aux yeux fatigués derrière de petites lunettes rondes. C’est tout vous, ça. Très intelligent, très occupé, avec beaucoup de responsabilités et une belle notoriété. Mais pas vraiment heureux. Que si je vous révélais mon don, je prendrais le risque de passer pour un déséquilibré mental. Un détraqué ! Alors vous me donnerez des pilules qui endorment le cerveau. Mais je ne peux pas garder ça pour moi, j’ai le devoir d’en parler. Et puis, le farfadet m’a dit que vous seriez jaloux. L’avouer, ça serait comme une faute professionnelle. Alors vous nierez…
— Pourquoi, selon vous, devrais-je vous jalouser ?
— Mais enfin, docteur, pour mon bonheur : je vois les fées et les farfadets ! Et pas vous… dit le fou d’une voix compatissante.

Lire une autre histoire