Court Bouillon

En pain d’épice.

Au cœur de son cerveau se loge un caillou blanc, glacé, aux arêtes acérées, qui parfois taillade les tendres méninges qui l'entourent.
Il sait cette pierre. Il la sent qui s'essaie à glacer son âme. Parfois, il reste immobile, pétrifié sous un froid mordant qui paralyse tout et le plonge dans l'effroi.
Car il arrive que son esprit tout entier se glace ainsi, réduit à un blanc sans réponse, où plus rien n'existe, rien ne compte. Où seule règne la peur.
C'est blanc. C'est tout ce qu'il sait. C'est blanc et froid, et ça fait peur.

Et dans ce blanc gelé se cache un grand bout de sa mémoire.

Cela, il ne le sait pas, à force de refuser de le savoir.
Il dit juste que c'est froid, que c'est blanc, et qu'il a peur.

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Il l'a dit aux docteurs de l'hôpital.
Leurs blouses aussi étaient très blanches, et leurs mains pas très chaudes non plus.
Ils ont hoché la tête, l'œil grave et le sourcil froncé. Même, ils ont toussoté, l'un après l'autre, la main poliment devant la bouche.
Ils lui ont planté des aiguilles dans les bras, des électrodes dans le crâne, des pilules dans le gosier.
Après, ils ont dit des tas de mots très savants en regardant des graphiques très abstraits. Il y avait son nom, Monsieur Riboule, qui revenait à intervalles dans le discours, et qu'il reconnaissait au milieu de ce magma vocal, alors il hochait la tête à son tour en s'efforçant de prendre un air hautement intelligent.
On peut se parler très longtemps sans jamais se comprendre.
Et les docteurs ont parlé longtemps. Tellement que monsieur Riboule s'est endormi dans son lit blanc et tiède. Les discours ont continué entre les docteurs pendant un moment encore. Ils avaient l'air contents de mélanger leurs mots savants. Les infirmières pensaient déjà au menu du repas ce soir pour les enfants et encore aux yeux si bleus du nouvel interne.

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Après, c'est une histoire d'hôpital banale.

Ils ont enfermé monsieur Riboule dans une chambre blanche et ils lui ont prescrit des comprimés de toutes les couleurs.

Il a appris à articuler lentement chaque mot, même le plus simple. Les comprimés, c'est comme ça, ça vous oblige à l'articulation pâteuse.
Il a appris les rites du quotidien, les repas et la tisane, les heures des pilules et celle de la visite, le pas glissé des pantoufles traînées et le frappé des sandales des aides-soignantes.
Il a appris à demander, s'il vous plaît, est-ce que je peux me doucher, est-ce que j'ai le droit d'aller dehors, je voudrais un autre sucre pour ma tisane, pourrais-je avoir mon portable…

Dans son cerveau, il y a comme une bouillie tiède, poisseuse, peut-être jaunâtre, engluant son cortex.
Il ne sait guère cette bouillie. Simplement, il sait qu'il doit articuler plus lentement.
Mais il aime bien la tiédeur dans son esprit, sans questions, sans angoisse.
C'est tiède. C'est tiède, ça colle et c'est calme. Il a dit merci aux docteurs.

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Le bout de mémoire enfermé dans la pierre est noyé sous la bouillie gluante.

Le tout petit garçon qui hurlait sa terreur s'est changé en bonhomme de pain d'épice.
Tout est sucré, tout est tiède, tout est calme.

Juste un peu ralenti, peut-être.

Avec juste un tout petit cadavre en pain d'épice au cœur d'un océan de bouillie tiède.

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Les docteurs sont contents.

Monsieur Riboule n'a plus de crises.

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