Court Bouillon

De l’origine de la haine des Corbeaux et des Hiboux.

Par Pilpay

Un jour, une troupe d’Oiseaux s’assembla pour se choisir un Roi. Chaque espèce pretendoit à la Couronne. Enfin il y en eut plusieurs qui donnèrent leurs Voix au Hibou ; mais les autres ne voulant pas obéir à un si laid Animal, rompirent la Diète, et se jettèrent les uns sur les autres
avec tant de furie, qu’il y en eut quelques-uns de tuez. Le combat auroit duré plus long tems, si pour le faire cesser, un Oiseau ne se fut avisé de crier aux combattants, qu’ils s’arrêtassent, et qu’il voyoit venir un Corbeau, qu’il le falloit prendre pour Juge. Tous les Oiseaux y consentirent unanimement; et quand le Corbeau fut arrivé , et qu’il eut apris le sujet de la querelle, il leur parla de cette sorte: Etes-vous fous. Messieurs, de vouloir prendre pour vôtre Roi un Oiseau qui traine avec lui tous les malheurs ensemble. Voulez-vous mettre une Mouche à la place d’un Griffon ? Que ne choisissez - vous plutôt un Faucon, qui a du courage et de l’adresse, ou bien un Paon, dont le port est si majestueux? Pourquoi n'élevez-vous pas plutôt sur le trône un Aigle, dont l'ombre est si heureuse, qu’elle fait les Rois; ou enfin un Griffon, qui par le seul bruit de ses aîles fait trembler les montagnes? Quand ces Oiseaux que je viens de nommer ne seroient pas au monde, il vaudroit encore mieux vivre sans Roi, que de vous rendre sujets d’un animal si
affreux que le Hibou: car outre qu’il a la mine d’un Chat, il n’a point d’esprit; et ce qui est insupportable, c’est que malgré sa mauvaise mine, il est orgueilleux: et enfin ce qui le doit rendre méprisable à vos yeux, c’est qu’il hait la lumière de ce beau Corps qui anime toute la nature. Quittez- donc, Messieurs, un dessein qui vous est si préjudiciable, procédez à l’élection d’un
autre Roi, et ne faites rien dont vous puissiez vous repentir. Choisissez un Roi qui vous soulage dans vos besoins. Souvenez-vous de ce Lapin, qui se disant Ambassadeur de la Lune, chassa les Elephans de sa patrie.

DES ELEPHANS ET DES LAPINS

Il arriva une année de sécheresse dans le païs des Elephans, aux Isles de Rad (c'est à-dire Vent) de manière qu'étant tous pressez par la soif, et ne pouvant trouver de l’eau, ils s'adressèrent à leur Roi, pour l'avertir d'y mettre ordre , s'il ne les vouloit voir tous périr.
Le Roi commanda aussitost de chercher par tout, et enfin on découvrit une source d'eau vive, à qui les Anciens avoient donné le nom de Chashmamah, c'est-à-dire, Fontaine de la Lune. Le Roi vint se camper avec toute son Armée aux environs de cette Fontaine. La venue des Elephans mit au désespoir un grand nombre de Lapins, qui avoient là leur Garenne , parce-que les Elephans à chaque pas qu'ils faisoient écrasoient quelque Lapin. Un jour les Lapins s'assemblèrent , allèrent trouver le Roi, et le supplièrent de les délivrer de cette oppression. Je sçai bien , leur répondit le Roi, que je ne sois fur le trône que pour le bien et le soulagement de mes sujets mais vous me demandez une chose qui passe mes forces : néanmoins songez à quelque expédient entre vous autres, et j'emploirai tout mon pouvoir pour le faire réussir. Un Lapin rusé voyant le Roi embarassé et fort touché de la peine dans laquelle il voyoit son peuple, s'avança , et lui dit : Sire , vostre Majesté agit en Roi juste , quand le soin de nostre repos vous inquiète , et lorsque vous nous donnez la liberté de dire nos avis , cela m'inspire la hardiesse de vous faire part d'une invention qui me vient dans l'esprit pour chasser de ce païs les Elephans. Sire , poursuivit-il, permettez que j'aille en qualité d'Ambassadeur trouver leRoi des Elephans, et je consens que vous me donniez quelqu'un qui m'accompagne, et qui vous puisse rapporter tout ce qui se passera; Non, lui répondit obligeamment le Roi, je ne veux pas que personne remarque vos actions, car je vous crois fidèle. Allez seulement au nom de Dieu et faites tout ce que vous jugerez à propos : souvenez-vous seulement qu'un Ambassadeur est la langue d'un Roi. Il faut que ses discours soient pesez, et ses paroles aussi nobles que son maintien qui représente la personne de son Maître : On doit choisir pour Ambassadeurs les plus scavans hommes de l'Etat. J'ai ouï dire qu'un des plus grands Monarques du monde se déguisoit souvent, et se faisoit son propre Ambassadeur. Pour remplir dignement ce caractère, voici les qualités qu'il faut avoir ; De la fermeté, de l'éloquence , et des lumières d'une étendue infinie. Un esprit violent n'est pas propre pour cet emploi. Plusieurs Ambassadeurs par une parole rude ont causé du trouble dans un Royaume, et d'autres par une parole douce et agréable ont réuni d'irréconciliables ennemis. Sire, dit le Lapin , si je ne fuis pas doué de toutes les qualitez dont vostre Majesté vient de parler, je tâcherai du moins de les affecter.
Ayant dit cela , il prit congé du Roi , et alla vers les Elephans mais avant que d'y arriver, il pensa que s'il se mettoit parmi eux, il pourroit bien en estre écrasé, comme ses camarades: c'est pourquoi il monta sur une butte, d'où il appela le Roi des Elephans, qui n'estoit pas loin de là.
Je suis, lui dit-il, Ambassadeur de la Lune, écoutez ce que j'ai à vous dire de sa part. Vous savez que la Lune est une Déesse dont le pouvoir n'est point limité, et qu'elle haït tout le mensonge. Le Roi des Elephans eut grande peur en l'entendant parler de la sorte, et lui dit d'exposer le sujet de son Ambassade. La Lune, reprit le Lapin , m'envoie ici pour vous dire que quiconque s'enorgueillit de se grandeur, et méprise les petits mérite la mort. Vous ne vous estes point contenté d'opprimer les petits, vous avez eu la témérité de troubler une Fontaine consacrée à la Lune, où tout est pur: Je vous avertis de vous en corriger, autrement vous serez infailliblement punis. Si vous n’ajoutez pas foi à mes paroles, venez voir la Lune dans sa Fontaine , et puis retirez-vous.
Le Roi des Elephans demeura fort étonné de ce discours, et alla aussitôt à la Fontaine, dans laquelle il vit effectivement la Lune, à cause que l’eau estoit fort claire. Le Lapin dit à l’Elephans : Prenez de l’eau pour vous laver, et faire vostre adoration. L'Elephans en prit mais il troubla l’eau, de manière que la Lune disparut. O méchant , dit alors le Lapin, vous vous estes approché de la Fontaine avec trop peu de respect: ce qui est cause que la Déesse est irritée. Retirez-vous promptement d'ici avec toute vostre Armée, de peur qu'il ne vous arrive quelque malheur. Le Roi des Elephans fut effrayé de cette menace , et commanda en tremblant à toute son Armée de décamper : ce qu'elle fit. Ainsi les Lapins furent délivrés de leurs ennemis par l’adresse d'un de leurs compagnons.

Je n'ai cité cet exemple que pour vous montrer qu'il faut que vous fassiez choix d'un Roi prudent et habile , qui vous assiste dans vos adversitez , et non pas d'un Hiboux, qui n'a ni valeur ni esprit. II n'a seulement que de la malice, qui vous sera funeste, comme le fut un Chat à une Perdrix, qui le pria de juger un différend qu'elle avoit avec un autre Oiseau.

D’UN CHAT ET D’UNE PERDRIX

Il y a quelque temps , continua le Corbeau, que j'avois fait mon nid sur un arbre, auprès duquel il y avoit une Perdrix de belle taille et de bonne humeur. Nous liâmes un commerce d'amitié, et nous nous entretenions souvent ensemble.
Elle s'absenta je ne sais pour quel sujet, et demeura si longtemps sans paroistre, que je la croyois morte : néanmoins elle revint mais elle trouva sa maison occupée par un autre Oiseau : elle le voulut mettre dehors, mais il refuse d'en sortir, disant que sa possession estoit juste. La Perdrix de son costé prétendoit rentrer dans son bien, et tenoit cette possession de nulle valeur : je m'employai inutilement à les accorder, à la fin la Perdrix dit : II y a ici près un Chat très dévot. Il jeûne tous les jours, ne fait mal à personne, et passe les nuits en prière ; nous ne figurions trouver un Juge plus équitable et l'autre oiseau y ayant consenti, ils allèrent tous deux trouver ce chat de bien. La curiosité de le voir m'obligea de les suivre. En entrant je vis un Chat debout très attentif à une longue prière, sans se tourner de costé ni d'autre : ce qui me fit souvenir de ce vieux Proverbe, Que la longue oraison devant le monde est la clef de l’enfer. J'admirai cette hypocrisie, et j'eus la patience d'attendre que ce vénérable personnage eût fini sa prière. Après cela la Perdrix et sa Partie s'approchèrent de lui fort respectueusement, et le supplièrent d'écouter leur différent, et de les juger suivant sa justice ordinaire. Le Chat faisant le discret, écouta le plaidoyer de l’oiseau, puis s'adressant à la Perdrix: Belle fille, ma mie, lui dit-il, je suis vieux et n'entens pas de loin, approchez-vous et haussez vostre voix, afin que je ne perde pas un mot de tout ce que vous me direz. La Perdrix et l'autre Oiseau s'approchèrent aussitost avec confiance, le voyant si dévot, mais il sejetta sur eux et les mangea l'un et l'autre.

Vous voyez par cet exemple qu'il ne faut jamais se fier aux trompeurs et par conséquent défiez-vous du Hibou, qui ne vaut pas mieux que ce Chat dont je viens de vous parler. Les Oiseaux, persuadés que le Corbeau avoit raison, ne songèrent plus au Hibou, qui se retira, méditant de se venger du Corbeau, pour lequel il conçut une haine que le temps n'a fait depuis que fortifier.

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