Court Bouillon

Dans la fragilité

Au réveil, ensemble, on dévoile nos cauchemars, clairs et tenaces. Ils sont les traces de venin du monde de là-bas, on les extrait de soi à mi-voix. Avant de sortir de nos abris, on s’assure que personne ne laisse son esprit divaguer sous les draps. On attend que les ombres s’endorment dans les coins du grenier, et si la nuit demeure dans le cœur d’un de nos êtres, on lui prépare un lait chaud et des tartines de miel. La porte de sa chambre reste entrouverte. On dépose une couverture épaisse sur ses épaules nues. Le chat se blottit contre sa hanche, nettoie la nuit blanche. Alors, la journée commence.
Au matin, le soleil est encore doux, les esprits saluent la nature en marchant. On s’assoit dans les hautes herbes, brillantes et mouillées, celles qui peuvent se redresser après le poids des corps sur elles. À sa façon, chacun crée : on lit, écrit, dessine, chante, peint, pense, plante des graines au potager, se remémore des souvenirs longtemps coincés au bord des yeux. Le dos contre la terre, j’écoute la plainte des fleurs, le découragement des chenilles, l’évasion des papillons. On a enterré un lézard hier, je console ses amis en leur offrant des pierres.
Les premières heures du jour s’effilent dans la lumière, on dépose nos solitudes au pied d’un chêne, on se retrouve autour de crêpes bronzées par le soleil. En-dessous des nuages, nos ventres digèrent. Cela peut durer longtemps. Nos respirations sont chaudes, lentes.
L’après-midi, on parle peu, entre le silence des mots. Nos oreilles sont fragiles, on chuchote entre nous, il nous arrive encore de crier, dans l’amour ou la douleur. C’est violent et passager.
Les instants se succèdent, attentionnés et pleins. On ramasse des pommes de pins, on les dépose un peu plus loin. On caresse les flaques d’eau mélancoliques et profondes. On suit la trajectoire de nos désirs. Les jours de pluie, il nous arrive de danser jusqu’à nous évanouir. La joie était trop forte à contenir.
Les hivers sont rudes. On pioche dans les chansons inventées au printemps pour enchanter la vie. Les étoiles sont glacées, les nuages enneigés. La chaleur des animaux nous aide à rester éveillé. Nos genoux bleuissent, nos lèvres sont gercées, on s’embrasse dans la fragilité.
Toute l’année, nos sens sont à vif. On a oublié le temps des boucliers. On a déposé nos armures. Elles avaient absorbé les chocs, les insultes, le braillement des hommes, le bruit des moteurs. Elles avaient pris la forme de nos corps. À force, on ne savait plus bien qui on était. J’étais une jeune femme sans passé. Très souvent, je désertais.
Le monde était devenu mou, en caoutchouc, on y était des étrangers, ça nous épuisait. On était à la fois en sécurité et inquiet, on ne savait jamais si nos protections allaient durer. Elles devaient tenir jusqu’à la nuit, résister. Parfois, des bouts d’indifférence crevaient nos défenses, rentraient sous nos peaux, s’y installaient. Ça nous terrassait.
Aujourd’hui, nous n’avons plus peur des humains. Ils sont à la mesure de notre sensibilité. Nous ne nous blessons plus, pas même en amour. Nous n’avons plus peur des étreintes. Nous supportons la force du frisson. Nous nous abandonnons.
Quand les soirs montent, recouvrent nos voix, nous nous aimons plus fort. Nous buvons à l’amitié. Avec le temps, nous avons compris son importance, son intensité, sa fidélité. Nous l’avons placé au-dessus de tout.
Nous pouvons tenir longtemps ainsi. Nous n’avons plus à lutter pour la vie. Du monde de là-bas, nous ne gardons pas grand-chose. Nous avons oublié les guerres. Nous avons retenu les je t’aime, les je pense à toi, les reste avec moi.
La vie simple nous a allongé nos sourires et raccourci nos ennuis. Le temps est doux. Nous avons renoncé à l’idée de grandir. Adultes, nous étions des oiseaux aux ailes mutilées. Nous ne savions plus voler. Aujourd’hui, nous n’avons pas d’âge. Nous sommes les lignes qui s’ajoutent aux troncs des arbres.
Nos vies ne sont pas idéales. Elles se détachent parfois du réel, trop habituées à se détruire depuis des millénaires. Alors il faut attendre. Guetter les prochains tremblements qui ancreront les corps auprès des vivants.
C’est tout un apprentissage, depuis qu’on a quitté le monde de là-bas. Depuis qu’on a quitté les boucliers. Les sorties glacées. Le corps qui criait. C’est tout un apprentissage, d’accueillir les vibrations de la nature, d’éprouver avec les êtres, d’habiter l’intense présent sensible. De n’être plus là-bas. D’être ici.
C’est l’histoire de toute une vie.

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