Co-jardinage
— Regarde, c'est beau un jardin qui pousse en liberté, avec toute cette exubérance, cette insouciance végétale qui entremêle fleurs, fruits, baies, légumes, sans autre contrainte que de suivre l’appel du soleil !
— Oui, oui, c’est beau, grommela Raymond, mais ce n’est pas une raison pour essayer de me la faire à l’envers. La poésie, c’est pas mon truc. Je ne crois qu’en mon almanach du jardinier et il est formel : il faut des rangées bien droites et parallèles, un espacement régulier entre chaque plant et pas un brin de mauvaise herbe à l’horizon !
— Et il date de quand ton bouquin ?
Raymond considéra la couverture vert pâle déchirée aux encoignures. Le temps de chausser les lunettes qui pendaient autour de son cou et il put déchiffrer la date :
— 1928, c’est plus très jeune certes, mais imprimé à Paris !
— Un truc de vieux, quoi. Moi, je serais plutôt d’avis qu’on se mette un peu à la page et qu’on fasse une butte de terre, qu’on recouvre de la paille et on plante dessus tout un tas d’espèces de plantes, un peu à la va-comme-je-te-pousse… il parait que c’est très efficace.
— Sauf que permaculture ou pas, il faut quand même débroussailler avant… T’as vraiment pas pu trouver un bout de jardin mieux entretenu ?
Lucien observa à nouveau la parcelle envahie par les ronces et les orties. Sous un vieux poirier aux branches à moitié mortes finissaient de s’effondrer les pans de ce qui fut, il y a très longtemps, une petite cabane en bois.
— C’est tout ce que la mairie avait à nous proposer.
— Bon, ben, on n’a plus tellement le choix. Il va falloir faire appel aux grands moyens !
Raymond fit signe au bulldozer qui stationnait à l’extrémité du chemin de terre d’entrer en action. Déjà les dents de la pelle métallique raclaient le sol, laissant derrière elles une terre dénudée et aplanie…
-o-
Lucien et Raymond contemplèrent avec satisfaction leur jardin. Là où s’élevait un imbroglio de branches et de lianes, ne subsistait plus maintenant qu’une parcelle de terre impeccablement nivelée. D’un commun accord, les deux compères décidèrent qu’à chaque jour suffisait sa peine et que les rayons du soleil frappaient bien fort. Il fallait savoir se préserver en vieillissant et penser à bien s’hydrater. Ce qu’ils s’empressèrent de faire en prenant la direction du bistrot voisin.
-o-
— Qu’est-ce que c’est que ce bazar ! s’exclama Jack O’Reily Jack. Tu n’as rien pu trouver de mieux que ce bout de terre tout désolé ?
Sous les rayons pâles de la lune, les deux lutins contemplaient en soupirant leur futur jardin. Son cousin consulta à nouveau le parchemin qu’il tenait entre ses mains. La carte indiquait clairement qu’il s’agissait de la parcelle qui leur avait été attribuée par l’administration du Peuple des Fées. Une annotation manuscrite précisait même : « Parcelle à la végétation naturelle et foisonnante, encline à prodiguer moult profusions de nourriture saine et variée. »
— Après, essaya de relativiser Morgan, les documents administratifs ne sont pas forcément toujours bien tenus à jour…
— Elle date de quand ta carte ?
— Un peu moins de 200 ans.
Jack O’Reilly Jack souleva son bonnet pour se gratter pensivement le haut du front. C’était un dur coup du destin, mais il lui en fallait plus pour se laisser abattre.
— On n’a plus le choix, il va falloir faire appel aux grands moyens !
D’un claquement de doigts, il convoqua à l’extrémité du chemin de terre toute une cohorte de créatures de la nuit. Trolls, leprechauns et gobelins piaffaient déjà d‘impatience, tous équipés de pelles et de pioches, rejoints par les nymphes des bois apportant de larges brassées de nouvelles pousses à planter. Au signal de Jack, la troupe s’abattit sur le terrain comme une bande de corbeaux sur les glanes d’un champ de maïs fraîchement moissonné. En moins de temps qu’il ne fallut pour le dire, une végétation luxuriante avait repris possession du jardin. Quelques nains pointilleux insistèrent pour bricoler à l’aide de planches de récupération un joli petit cabanon. Une fée des bois planta à ses côtés un jeune tronc de poirier dont les branches s’élevèrent pour venir couronner la nouvelle construction. Tous fiers de leur réalisation, le peuple de la nuit partit d’une foultitude d’applaudissements et de claquements de dents.
— Merci les amis, murmura Jack O’Reilly Jack, la larme à l’œil. Je pense que nous en avons déjà fait beaucoup pour une première soirée. Pour vous remercier, mon cousin et moi nous vous invitons à poursuivre les festivités autour d’un tonneau d’hydromel !
Une clameur s’éleva de la petite compagnie, et après un dernier regard amoureusement posé sur leur parcelle de jardin, les deux compères entraînèrent leurs amis vers la lisière toute proche de la forêt.
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Raymond souleva l’avant de sa casquette pour venir essuyer les gouttes de sueur qui perlaient sur son front. Le soleil de onze heures tapait déjà fort dans le ciel, mais pas assez pour lui faire croire à une hallucination. Assis à côté de lui, le cul dans l’herbe, son ami Lucien n’arrêtait pas de secouer sa tête de gauche à droite en murmurant qu’il ne comprenait pas. C’était un coup dur, certes, mais une chose était sûre, il en faudrait bien plus pour les détourner de leur objectif.
— Allô, oui, c’est Raymond Puget au téléphone. Je voulais savoir, votre bulldozer, vous pensez qu’il serait encore possible de le louer pour cet après-midi ?
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