Chère cyphose et syndrome.
Chère cyphose, cher syndrome,
J’ai bien conscience que vous n’êtes pas au meilleur de votre forme, que je vous maltraite et vous néglige. Ce n’est sûrement pas l’heure de remuer le passé, mais je voulais avec tout l’amour que je vous porte, évoquer nos souvenirs dans les différents hôpitaux où l’on s’est trimballés.
Ils étaient loin ces hôpitaux, souvent en petite couronne. Nous prenions le bus ou le scooter pour aller à l’Hôpital de Garches, en métro pour celui du Kremlin Bicêtre.
Dans ce dernier, les anciens pavillons, en pierres de tailles, aux élégantes allées d’arbres, laissaient place à une série de pavillons en bétons tous plus laids les uns que les autres. Après dix bonnes minutes de marche nous arrivions devant un immeuble terne, austère, aux lignes horizontales. Du rez-de-chaussée bas de plafond, on prenait l’ascenseur à côté duquel étaient indiquées les unités correspondantes à chaque étage. Le personnel hospitalier tentait, tant bien que mal, d’égayer les couloirs. On longeait des fresques représentant des animaux, des maisons et des dessins d’enfants hospitalisés à l’année. `
À Garches, c’était encore pire, le couloir pour aller à la radio était un couloir, humide, décrépi, sordide à souhait, dans lequel il faisait terriblement froid. On en riait en le surnommant le bunker. Plus les années passaient, plus il partait en lambeau.
Les consultations avaient lieu dans le bâtiment principal, face à l’immense plateforme d’atterrissage d’hélicoptères. La médecin qui prenait soin de toi, ma cyphose, était à l’image de celui-ci : d’un côté, lignes droites, ailes symétriques, immense horloge centrale carré, de l’autre, tempérament de feu par les couleurs vives de la façade en briques rouges des années 30. Ni l’immeuble, ni la médecin se trouvaient pourvu des rondeurs et de la blancheur du pavillon Brézin un peu plus loin, ancien hospice de la Reconnaissance datant du 19ème siècle.
Ballotés d’un service à l’autre, l’attente était longue, l’appréhension était grande. Nous achevions ce marathon au deuxième étage de l’aile gauche. De ma chaise, je pouvais observer l’activité dans la salle de rééducation. Tout le long de celle-ci étaient disposées des baies vitrées. Une douce lumière baignait les infirmiers en blouse blanche et les patients en pyjama. Elle témoignait de la bienveillance qui régnait entre eux.
Ma mémoire n’a enregistré des consultations que des images, aucun son. Je me souviens de certains éléments présents : le négatoscope sur lequel la médecin accrochait les radios. Elle les colorait avec les traits rouges et bleus des mesures ; la balance sur laquelle je redoutais de me peser ; le mètre sur lequel j’espérais prendre quelques centimètres ; la table de consultation sur laquelle je m’asseyais la règle transparente enfoncée dans le haut du dos. Empilés sur des étagères à la verticale, des dossiers blancs. Des lettres inscrites sur des étiquettes colorées apparaissaient, révélatrices d’un classement mystérieux. Les mouvements de la médecin étaient rapides, nets, efficaces, sans sentimentalisme.
Pour toi, mon syndrome, nous avons pu changer de lieu. Dans le vingtième arrondissement de Paris, aux bordures des Buttes-Chaumont, se dresse la fondation Adolphe de Rothschild. La médecin qui me suivait avait la douceur des céramiques vertes et roses, entourant l’horloge ronde, au centre du fronton du pavillon d’entrée. Elle était accompagnée de jeunes internes au visage souriant et tendre. On se sentait moins seul.
Aujourd’hui, nous sommes tous les trois dans le jardin de l’ancien hôpital Boucicault, dans le 15ème arrondissement. Le buste en bronze de la bienfaitrice, Marguerite Boucicaut, veuve d’Aristide Boucicaut, fait face au bâtiment d’entrée reconverti en école primaire, à l’architecture type « Jules Ferry ». En arrière-plan, des marronniers délimitent l’espace de la pelouse. L’endroit respire la bonne santé. Les teintes chaudes et variées des briques donnent bonne mine aux deux pavillons secondaires. Sur leur toiture en double pente, de charmants lanterneaux d’aération coiffés de chapeaux largement débordant.
À présent, c’est une sorte de cité-jardin où des goûters d’anniversaires sont célébrés, où des gens se reposent sous les arbres ou sur un banc.
Jamais je n’aurais imaginé vous écrire cela : je me sens bien entourée de cette ancienne architecture hospitalière. Elle est de loin plus riante que celles dont j’ai parlé plus haut. Étonnamment, une légère nostalgie s’empare de moi. Me voilà guérit. Le temps où je franchissais régulièrement l’entrée d’un hôpital est révolu.
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