Bruit Blanc.
Silence lourd du cœur de la nuit.
Un froissement de draps. Le lit grince légèrement dans l'obscurité. Il glisse sur le flanc et cale sa tête dans l'oreiller, tournant le dos à sa compagne. Le lit grince à nouveau. Un souffle d'air frais glisse dans son dos et le retient à mi-chemin entre l'éveil et le sommeil. Il sent le poids de la couette se rabattre sur lui, perçoit à travers le coton de la nuit qu'elle se lève en muselant un bâillement. Ses pas lourds de sommeil rendent un son sourd sur les carreaux de la chambre. Chuintement d'un livre qui glisse sur le sol, indice de ses tâtonnements dans le noir et de pas trébuchés contre des obstacles invisibles. Il se tourne à nouveau, repasse sur le dos. L'écho de l'accélération d'une moto sur le boulevard perce brièvement les huis. La porte de la chambre racle doucement contre le carrelage. Trois heures, quatre heures du matin? Les pas s'éloignent dans le couloir. Ses yeux s'entrouvrent brièvement sur le noir absolu de la chambre, comme pour prendre une respiration avant de replonger. Elle va pisser, pense-t-il en sombrant dans un rêve - des pigeons des villes sont piégés par les chasseurs du village qui le forcent à en manger un cru. Il refuse le pigeon cru, propose de le cuire aux herbes; “Niet”, dit un chasseur. “Il faut s'intégrer”, dit sa moitié. Le pigeon est posé, roucoulant, sur un plateau d'argent. Il est plumé mais vivant. “Il faut le recouvrir d'une serviette pour cacher sa nudité”, dit un autre chasseur, question de respect de la bête. Voilà. Le pigeon lui est tendu, emmitouflé dans un mouchoir de coton rouge. “Commencez par croquer la tête…”
Une chute d'eau et il perd le fil. Bruit de réservoir qui se remplit au goutte à goutte. Elle a pissé. La porte des toilettes claque un peu fort. Il sursaute légèrement. Des pas tambourinent, sourds, sur le sol. La porte de la chambre crisse et fait trembler le chambranle quand elle l'ouvre puis la referme sèchement. Il murmure un vague “ Viens, t'as mis d'temps.” Bruit blanc.
Il attend le son des pas jusqu'au lit, le sommier qui grince, le frisson d'air sur son ventre et ses épaules alors qu'elle se glisse sous la couette. Étourdissement de silence. "Quessetu fais ?” prononce-t-il dans un souffle endormi.
Le sommeil le ramène au pigeon. Le volatil s'envole et perd son étoffe de pudeur sous l’œil agacé des chasseurs. Les pas reprennent et le tirent du sommeil, frappant le carrelage sans tâtonner. Elle tourne autour du lit. Un souffle comme un naseau, bref et net. Léger affaissement du lit; pas de grincement. Un feulement de tissu et la couette se referme sur un air tiède. Bruit blanc.
Il est envoyé grimper en haut d'une gouttière pour prendre l'animal perché sur le toit. Les chasseurs pointent leurs fusils pour l'empêcher de descendre. Arrivé au faîte, une chaleur éreintante le saisit tout à coup. Le pigeon le regarde, narquois, dans sa nudité. Il suffoque. Réveil embrumé. Il pousse la couette sous son bassin, trempé de la tête aux pieds. Yeux mi-clos, il tente de percer l'obscurité qui lui fait face, se décale vers elle, vers son corps en sommeil, sa forme sous la couette, son souffle...
Un râle. Comme un gasp. Et puis une expiration longue et sifflante. La moiteur coule de ses doigts. Râle, gasp, sifflement de naseaux. Il déglutit, inspire lentement... Une odeur âpre baigne ses narines, comme des relents de viande avariée. Il ose “T'es malade?” avec un peu de gêne. Le sifflement de l'expiration se coupe, net. Plus de râle, plus de gasp, plus de sifflement. Bruit blanc.
Un cliquetis métallique, régulier, perce l'obscurité et le désert sonore de la chambre. Quelqu'un tape sur un tuyau du chauffage collectif? Non, pas d'écho. Plus proche. À côté d'elle. Sous elle. Le montant métallique du sommier. Tac – Tac – Tac – Tac, une pointe dure comme le fer qui brise le silence en échos brillants. Ses yeux perçoivent seulement les contours de la silhouette qui lui fait dos, couchée sur le flanc. Il lance sa main gauche lentement, appuyé sur un coude, l'autre main couvrant ses narines. Hé! Tu te sens bien? Sa main approche avec hésitation, tellement moite qu'elle paraît liquide. Elle se retourne d’un coup sur le dos. Il étouffe un haut-le-cœur et interrompt son mouvement, sa main gauche suspendue dans l'air, en lévitation à quelques centimètres au-dessus de son ventre. Silence, entrecoupé de Tac – Tac – Tac – Tac. Il n'ose plus bouger. Ses yeux cherchent désespérément à accrocher une information visuelle plus précise que la silhouette. Le râle reprend, le gasp, l'expiration sifflée. Tétanisé, il se perd dans ses souvenirs ensommeillés. Le pigeon, les toilettes, la chasse d'eau, les chasseurs. La logique échappe à ses sens, obsédés par le son obscène de cette respiration entrecoupée des échos métalliques si proches, là, juste là, de l'autre côté d'elle, et si lointains à la fois. Il prend conscience que son bras gauche est toujours en extension à quelques centimètres au-dessus de la silhouette de sa compagne. Son épaule le lance douloureusement, dangereusement pense-t-il. Il étouffe un petit gémissement et ramène son bras le plus discrètement possible contre son flanc trempé de sueur. Son coude droit, enfoncé de tout le poids de son corps, lui paraît transpercer le matelas jusqu'aux lattes. Il se recale du mieux qu'il le peut sans froisser le silence. Feulement du drap. Il coupe sa respiration. Sonde le silence, sonde l'obscurité pour savoir si le bruit à causé quelque effet. Le cycle des râles, gasps, sifflements continue. Les Tac – Tac – Tac – Tac aussi. Une tâche de sueur s'est formée sous lui. Il a l'impression d'avoir la fièvre et se sent gagné de frissons. Il ferme les yeux dans l'espoir de se rendormir. Mais la bande son et l'odeur horrible semblent avoir pénétrés au plus profond de son esprit, tapissant ses entrailles d'un frisson glacé. Il tend la main gauche, les yeux fixés sur la silhouette allongée, en direction de sa lampe de chevet, parvient à remonter le fil de branchement et sent le bouton lui glisser dans la main comme une bouée de sauvetage glisse vers un naufragé. Il prend une longue inspiration pour tenter de calmer les trépidations de son cœur et pose son pouce sur l'interrupteur.
Bruit blanc. Plus un son sauf celui de son cœur qui tambourine à ses oreilles. Les secondes s'égrènent dans la nuit. Il n'ose plus appuyer, laisse filer le bouton de la lampe, puis le fil, le long de sa paume liquéfiée. La silhouette, dans un bruit mouillé mêlé de tissu froissé, pivote sur son flanc et lui fait face. Une vague nauséabonde lui saute immédiatement au nez. Tac – Tac – Tac – Tac. Le son obstiné reprend, seul. Comme si elle attendait pour reprendre le cours de sa nuit et de son souffle aberrant. Comme si son affreux sommeil était suspendu à une décision essentielle. Comme si les conséquences de cette décision étaient inéluctables. Il ne distingue que les contours vagues du corps de sa compagne – compagne, le mot le fait tiquer, le retient et le raccroche à la réalité autant qu'il en souligne les incohérences - mais il pressent qu'elle l'observe, qu'elle guette ses moindres réactions, qu'elle compile des variables qui lui échappent et qui n'ont aucun sens dans cette chambre, dans cette nuit, dans le cours banal sa vie habituelle.
Il déglutit bruyamment, réprime un frisson d'angoisse et saute le pas. Il ose : “ Mi...Mimi, c'est moi. Tu n'as pas l'air dans ton état normal. Ça va? Il bafouille, tu veux un verre d'eau? Un médicament? ” Il s'agite, “ Réponds! Réponds-moi, Mimi! Ré-ponds s'il-te-plaît ”. Des larmes et de la bave lui embrouillent la bouche, lui bullent les mots qu'il crache dans le silence entrecoupé de Tac – Tac – Tac – Tac réguliers comme une horloge fatale.
“ Mimi...
Mimi s'il-te-plaît... ”
Il glisse sa main lentement vers l'endroit où la silhouette dessine une tête et où sa mémoire imprime le souvenir du visage de sa compagne sur le gouffre béant de l'obscurité. Aucun filet d'air contre ses doigts lorsqu'il les passe devant sa bouche. Hésitant, le souffle court, il pose sa main tremblante contre la joue. La peau est poisseuse et brûlante.
Tac – Tac – Tac – Tac.
Il fait couler sa main le long de sa nuque, les cheveux ont un toucher de varech gluant, descend aux épaules, attend un moment. Il déglutit puis glisse sa paume contre ses seins, son ventre humide et trempé, hésite, puis passe deux doigts sous sa culotte.
Tchac – tchac – tchac – tchac. Il sent le couteau se planter quatre fois dans son cou. Sa tête dévale de son tronc et se niche dans les draps.
Bruit blanc.
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