Bienvenue au Tivoli
Décembre était bel et bien là. Les passants, vêtus de manteaux et d'écharpes, arpentaient les rues sans perdre de temps. Le masque obligatoire, si gênant en été, avait cette fois le mérite de protéger du froid les lèvres et le bout du nez. Les arbres, sur le bord de la chaussée, ces vieux fous croyant bronzer sous la canicule, étaient quant à eux entièrement nus. Le soleil lui, loin d'avoir perdu la raison, était couché depuis déjà une heure ou deux, bien qu'aucun ronflement solaire ne fût audible.
Un brin de lumière, artificielle, subsistait tout de même. Celle des lampadaires, mais aussi celles des
différentes demeures et commerces, comme « Le Tivoli » si l'on en croyait le panneau au-dessus de la
porte.
Les tables y étaient finement dressées. Chaque couvert, serviette ou assiette posé à la place qui lui était conventionnellement attribuée. Chacun prêt à remplir son rôle lorsqu'un client ou un serveur en aura décidé ainsi. Julien, toutefois, restait immobile près de la caisse, les yeux rivés vers la porte d'entrée du restaurant. Son gilet de costume noir, assorti à son nœud papillon, ne souffrait d'aucun faux pli, et bien qu'inactif, Julien était concentré et prêt à entrer en scène, tel un acteur de théâtre en coulisses.
Léa, qui se tenait à côté de lui, mesurait deux décennies de moins que lui et était sa cadette de vingt
centimètres. La jeune apprentie arborait elle aussi une tenue aux couleurs binaires. Son chignon, et sa robe noire qui recouvrait une chemise blanche, lui conféraient un style distingué. Même le masque, noir comme celui de Julien, ne gâchait pas sa prestance.
La salle de restaurant était d'une propreté à en dégoûter un maniaque avide de critique. La décoration avait un style design particulièrement coloré, comme si après avoir vu les serveurs, le client passait soudainement à l'écran couleurs. Dans ce style moderne se dégageait une impression d'espace, sans doute due au fait qu'aucun client ne se trouvait dans la salle.
Léa leva la tête vers son collègue.
– Il reste quelque chose à faire avant le début du service ?
Julien fit non de la tête. Son regard se posa à nouveau sur la porte d'entrée, comme si c'était d'une
quelconque utilité. Léa vint à son aide, et les quatre yeux furent à présent rivés sur cette porte qu'il aurait été inopportun de vouloir voler. Ils y travaillèrent tous deux un certain temps, jusqu'à ce que Julien se retourne en direction des cuisines.
– Bernard ? On a combien de couverts pour ce soir ?
– Bouge pas je regarde, répondit une voix rauque, tandis que Julien se remettait à son poste. Zéro
couvert !
Julien resta impassible, tout comme Léa, qui semblait toutefois perplexe.
– Par rapport à d'habitude, c'est plus ou c'est moins ?
– Hmmm, c'est dans la moyenne, répondit Julien après une seconde de réflexion qui s'apparentait à
un calcul mental.
Léa acquiesça et le silence revint à l'intérieur du Tivoli. Le restaurant était si calme que l'ouverture
soudaine de la porte détonna comme un bouchon qui saute d'une bouteille de Champagne. Deux clients entrèrent dans le restaurant, puis s'approchèrent de Julien qui fit quelques pas pour les accueillir.
– Une table pour deux s'il vous plaît.
Julien mis quelques secondes pour assimiler ce qu'il voyait, puis il accompagna les clients jusqu'à une
table. Il les laissa s’installer puis retourna près de Léa, qui était restée d'une immobilité déconcertante. Il reprit sa posture habituelle, bien que son visage montrait un enthousiasme accru. Sous son masque, son sourire avait dû s'élargir d'un bon centimètre.
– Hey ! dit doucement Léa dans un premier temps, avant de hausser le ton. HEY OH !
Les yeux de Julien s'ouvrirent brusquement. Il vit Léa à côté de lui, puis constata à son grand regret que le restaurant était en fait toujours vide. Il se tourna vers Léa avec un regard gêné. Les sourcils froncés de Léa et son sourire ironique lui signifièrent clairement que ce n'était pas le moment pour roupiller.
Julien s'excusa brièvement, en reprenant son attention.
– Tu as pu signer ton contrat, ça s'est bien passé ? demanda Julien pour entamer la conversation.
– Mouais, j'aurais préféré un CDI, mais bon, un contrat de douze jours c'est déjà énorme.
– C'est déjà pas mal, c'est vrai. Tu as pu négocier ton salaire ?
– Avec difficultés, mais oui. Le patron m'a dit qu'au vu des recettes, le mieux serait que je verse moi-
même de l'argent au restaurant pour venir travailler, mais finalement c'est bon je peux venir
gratuitement.
– Bien, bien, complimenta Julien.
– Et même, ajouta Léa, j'ai pu négocier de garder quatre-vingts pour cent de mes pourboires.
Julien hocha la tête en signe de félicitations, ce à quoi Léa sourit généreusement. Satisfaits, les serveurs laissèrent à nouveau la parole à un long silence bienséant, au terme duquel les deux collègues purent se vanter d'une nouvelle journée de travail rondement menée.
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