Court Bouillon

Arrivée à A-231.

Latez plisse les yeux devant l’écran vertical qui fait office de hublot. Un sourire étire ses lèvres. C’est la première vraie image qu’elle a de la planète A-231. On peut dire ce qu’on veut, les caméras des télescopes, ça ne donne pas les mêmes frissons. Après des dizaines d’années de voyage, le vaisseau exploratoire s’approche enfin de sa destination : A-231. Un monde bleu, aux continents luxuriants, de couleur vert et sable. Une planète habitée par une espèce intelligente, au vu des constructions et des signes de technologie qu’on détecte depuis l’espace. Latez piétine, sa queue flamboyante tremble d’excitation.
– Commandant, l’interpelle l’intelligence artificielle de son bâtiment, les habitants utilisent un système d’onde radio. Et vu la puissance, je crois qu’ils cherchent à nous envoyer un message.
– Bien. Alloue 30 % de tes capacités sur le décryptage s’il te plaît.
Latez, les yeux toujours fixés sur l’écran, hausse la voix pour être entendue par les autres membres de son équipage.
– Et Percereur, active les boucliers et arrête-toi. Nous ne voudrions pas froisser les habitants de ce monde mystérieux avant d’avoir pu déchiffrer leur signal. Nous attendrons.
Latez ne parvient pas à détacher son regard des océans bleutés. Enfin… Seraient-ils enfin arrivés ? A-231 serait-elle l’ultime oasis pour les réfugiés en stase sur son vaisseau ? Les mesures sont claires : présence d’eau liquide, des températures viables – voire agréables – une gravité satisfaisante… L’espoir réchauffe son cœur.
Latez joue avec le zoom de son écran et parcourt la surface d’A-231. Si proche ! Quels paysages magnifiques cette palette de couleurs recèle-t-elle ?
Alors qu’elle explore la mer, dévorant des yeux cette surface bleutée, elle découvre l’élément qui a tant intrigué les scientifiques de son équipage. Le sixième continent. Qui ne semble pas coiffé de terre, de rocs ou de végétaux, mais d’une matière blanche réfléchissante. Quoique… pas entièrement blanche. Elle demande :
– Percereur, est-ce que tu peux zoomer à fond sur ce que je regarde s’il te plaît ?
C’est un amalgame de couleurs : beaucoup de blancs, mais des taches d’oranges ou de vert viennent ponctuer l’ensemble. La surface n’est pas lisse, rugueuse comme un empilement de rochers. Ou plutôt des strates de petits éléments d’une matière visqueuse et brillante. Qu’est-ce que c’est ? Un frisson parcourt la colonne de Latez.
– Peux-tu superposer sur les images de la caméra la première photo du sixième continent qu’on a prise ?
Le cliché jaillit devant ses yeux puis ses couleurs se dissolvent, ne laissant que des lignes d’un vert profond. Latez frotte ses mains velues l’une contre l’autre.
– Ce continent… Il se déplace ! Il flotte !
Elle se sent euphorique : est-ce que l’espèce endémique d’A-231 aurait trouvé comment construire un continent aussi grand ? C’est fantastique !
Ses narines se dilatent de plaisir, et elle ordonne à Percereur de zoomer. L’excitation retombe. Aucune trace de vie. Aucune habitation. Juste des kilomètres et kilomètres carrés de cette matière lisse et réfléchissante, dont les éléments s’empilent en strates. Les questions se bousculent dans sa tête : qu’est-ce que c’est ? À quoi ça sert ?
– Commandant ? Je crois que j’ai une explication.
La voix métallique de Percereur résonne à ses oreilles, comme dans un murmure. Latez lui donne l’autorisation de continuer. Son écran se focalise sur un petit point dans la mer et zoome à toute vitesse. Un gros morceau d’un équivalent de plastique rose et rond est ballotté par les vagues. En quelques minutes, il vient s’échouer sur l’immense continent, s’amalgamant aléatoirement dans la structure présente.
– Je vais remonter le temps sur ma vidéo, en accéléré, précise Percereur.
La même situation se répète : des morceaux de toutes les tailles s’échouent, portés au gré des courants marins. Latez reconnaît des petites embarcations orange, des toiles blanches, des pièces difformes et colorées. Son second lui tape sur l’épaule, un air horrifié sur le visage.
– Je crois que… Je crois que c’est comme ça que les habitants d’A-231 traitent leurs ordures.
Latez secoue la tête. Et si c’était vrai ? Elle serre le poing. Des dizaines d’années qu’ils recherchent une planète viable pour leur colonie, tout ça pour découvrir que les occupants de cette idylle n’ont pas encore passé le stade civilisationnel de l’évacuation des déchets ?
La voix de Percereur la tire de ses pensées :
– Voici un essai de traduction du message envoyé sur les ondes radio : « Amis extraterrestres, vous vous approchez dangereusement de la Terre. Merci de stopper votre vaisseau et de répondre à nos injonctions, où nos batteries vont faire feu. » Je précise que la menace m’a l’air peu sérieuse : je ne suis pas sûr que leur technologie est à même de briser nos boucliers.
Latez n’écoute pas la fin des explications de son bâtiment. Tous les membres de l’équipage la regardent, la bouche arrondie, attendant son verdict. Elle secoue sa longue queue avec fureur.
– On repart. Notre paradis n’est pas ici.

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