La porte cachée.
Kévin regardait la mer en se demandant ce qu'il allait faire de sa vie maintenant. Le dicton dit : quand une porte se ferme, une autre s'ouvre ... mais il ne voyait même pas où pouvait être la porte qui allait s'ouvrir, au sens propre comme au figuré pour lui. Il était arrivé par hasard dans ce village après bien des pérégrinations : une mère qui se remarie, la cohabitation impossible avec le beau-père, la certitude que seul un départ peut arrêter les conflits devenus exténuants pour toute la famille.
Il a enchaîné des petits jobs : caissier, serveur, gardien de nuit, … ponctués de nuits dans sa voiture ou dans des logements minables. Il a mené une vie d'errance, sans projet d'avenir, sans rêves de bonheur. Il est d'un tempérament plutôt doux alors Pôle Emploi l'envoie pour des missions d’aide aux personnes âgées. Au début, il a cru que ce travail était une mauvaise plaisanterie pour l'obliger à sortir du marasme dans lequel il s'enfonçait. Mais en Bretagne, les aides ménagères manquent cruellement. Ce n'est pas un métier de rêve mais ce n'est pas le bagne non plus. En plus, certains « clients » sont vraiment sympas, d'autres inspirent la pitié devant leur évidente solitude et quelques-uns paraissent très aigris …
Une douce rencontre
Et puis, il y a eu cette rencontre avec Bernard, vieillard célibataire de 75 ans, qui est obligé de prendre une aide-ménagère car, suite à quelques incidents de santé, les services sociaux ont pris son cas en main. Il n'est pas méchant Bernard, mais il n'avait aucune envie qu'une personne vienne regarder comment il vit. Il n'a pas besoin qu'un inconnu lui explique qu'il ne fait pas assez bien le ménage, qu'il ne se lave pas assez ou que son régime alimentaire n'est pas équilibré. Son neveu vient de temps en temps à la maison et il sent un brin de mépris devant sa façon de vivre : pas d'internet, pas de portable, les mêmes habitudes, les repas à heures fixes, la télévision : toujours les informations à 20h et le bulletin météorologique en suivant.
Alors, quand Kévin se présente à la porte pour quelques heures de ménage et autres services par semaine, Bernard est méfiant. Mais ce gamin, qui est jeune et qui semble n'avoir aucun but dans la vie, l'émeut. Il le prend en pitié. Il n'est pas bête le gosse mais la vie semble l'avoir écrasé : de mauvais résultats scolaires, pas de talents particuliers, pas de compétences en mécanique ou en bricolage, ... Il faut tout lui apprendre. Bernard se prend peu à peu d'affection pour lui.
Et la réciproque devient progressivement vraie. Avec Bernard, pas besoin de nettoyer le dessous les meubles, il faut plutôt nettoyer l'abri des poules, donner du foin aux brebis, changer la courroie du vieux tracteur, ... C'est plutôt un travail d'apprenti fermier que d'aide-ménagère. Et peu importe s'il ne sait pas le faire, Bernard lui sert de guide : il est la tête quand Kévin lui sert de bras et de jambes. Dans un monde où tout va trop vite et où on stigmatise ceux qui ne suivent pas le rythme, le calme de Bernard est déconcertant. A la ferme, ce qui n'est pas fini aujourd'hui pourra l'être demain. Cette absence de pression redonne à Kévin l'envie de s'impliquer. Pour ajouter à ce climat paisible, il y a le contact avec les animaux. Quand il a quitté la maison, il a dû laisser DJ, le berger australien avec lequel il a grandi et ça lui manque. Alors Bingo, le beagle de Bernard, qui n'est pas avare de câlins, le réconforte de son éternelle bonne humeur.
Bernard n'est pas une pointure en matière de propreté et d'hygiène mais il a bien remarqué que Kévin n'était pas aussi soigné que les autres jeunes du village. Il y avait forcément une raison. Une question après l'autre, il a compris que le gamin n'avait pas de logement. Alors, après de longues heures de réflexion, il lui a prêté l'ancien logement des saisonniers, une bicoque branlante, chauffée avec un poêle à bois, avec l'eau courante mais pas d'eau chaude. Kévin pouvait rester et partager son repas du soir avec Bernard, en échange de quelques services de plus : couper le bois et l'entasser dans l'abri près de la maison, s'occuper du jardin et faire la litière des animaux.
Mais maintenant Bernard n'est plus là, et toute la confiance nouvellement acquise de Kévin est prête à s'envoler. Ce décès est une énorme perte sur le plan humain car, pour une fois, il avait trouvé quelqu'un qui ne lui parlait pas de son avenir, mais qui vivait complètement dans le présent. Maintenant qu'il doit les quitter, la maison vétuste et sa cabane ont des allures de villas pour Kévin. Quant à la présence de Bernard et de ses manies qui l'excédaient par moment, elles sont maintenant synonymes de routine et de sécurité dans son cœur. Cette vieille ferme avec son hectare de terrain et son sentier qui va vers la mer sont devenus son havre de paix et celui-ci va bientôt voler en éclat.
La famille de Bernard
Bernard était le fils de Nicolas et Josette, deux fermiers sans prétention, qui ont grandi dans le village de Merrien et qui ont acheté cette vieille ferme quand elle a été mise à la vente par un jeune couple tenté par l'exode rural. Ils l'ont eu pour peu d'argent car elle était considérée comme la planque d'un contrebandier qui aurait abandonné sa famille à la famine. Elle était donc synonyme d'infamie pour les gens des environs. Mais, Nicolas et Josette étaient des gens simples et ils souhaitaient rester proches de leur famille. Ils avaient donc fait fi des croyances et élu domicile dans cette ferme. Ils l'avaient entretenue jusqu'à leur mort avec l'absolue certitude que ces murs ne portaient pas malheur.
Bernard, qui était resté vivre avec eux, en avait tout simplement hérité. Daniel, son frère, avait récupéré les quelques biens qui avaient une valeur pour quitter « ce trou perdu ». Daniel avait toujours exécré la ferme et était rapidement parti à Lorient pour se faire une situation. Il avait bien réussi dans sa vie comme chauffeur routier jusqu'à ce qu'un accident de circulation lui ôte la vie laissant Anne et ses fils, David et Simon, grandir seuls. Anne, qui était originaire du pays, avait plaisir à venir à la ferme avec leur camping-car et avait essayé de donner le goût de la vie à la campagne à ces enfants mais ils avaient fait leurs études en ville et pris leur envol vers des métropoles comme Quimper, Rennes et Nantes pour s'établir là où des emplois bien rémunérés existaient.
Mais depuis quelque temps, Simon revenait plus fréquemment à la ferme. Il avait divorcé récemment et n'avait que très peu de contacts avec son ex-femme et ses enfants. Cela lui laissait beaucoup de temps libre. Bernard l'accueillait avec plaisir mais il ne comprenait pas ce subit besoin de retour aux sources alors que la ferme n'avait jamais présenté le moindre intérêt pour lui. Certes, il allait se promener dans l'air vivifiant du bord de mer. Inlassablement, il parcourait le chemin depuis la digue vers le port ou vers l'anse de Porz Bali. Ces balades de la ferme vers la pointe de Kersecol pour suivre le GR34, aussi appelé ancien sentier de douaniers, semblaient le déprimer un peu plus à chaque retour. Le reste du temps, Simon le passait à errer dans la ferme, à déranger et ranger les abris, à pester contre cette vie de moines loin de tout. Et malgré cela, il revenait le mois suivant.... Simon était professeur d'histoire et géographie dans un collège de Quimper et il écrivait de temps en temps des articles pour quelques revues sur le patrimoine breton.
Son frère David ne revenait jamais, il avait emploi, famille et amis à Rennes. Cadre dans une entreprise de Travaux Publics, il n'avait aucun intérêt pour la ferme de son oncle, même si elle avait été la maison d'enfance de son père. Les bâtiments n'avaient aucune valeur mais le terrain, constructible, près de la mer et toujours sauvage, en avait pris beaucoup. David avait toujours envisagé que la vente de l'ensemble pourrait lui permettre d'obtenir une somme substantielle pour acheter une résidence secondaire vers Saint Malo dont il pourrait profiter les week-ends.
Aussi, quand Simon avait proposé à son frère David de faire des travaux dans la maison pendant les vacances de Pâques et les grandes vacances pour qu'elle puisse être vendue pour un meilleur prix à l'automne, tout le monde a été d'accord. Il avait été décidé que Kévin pourrait rester gratuitement jusqu'à l'été pour éviter que la maison soit squattée. Ensuite, il pourrait soit aider pour les travaux, soit quitter la maison pendant l'été. A la fin de l'été, il devrait trouver un logement ailleurs puisque la maison serait mise en vente.
Les travaux
Pendant Pâques, Simon est pris de frénésie, il détapisse toute la maison, il démonte tous les parquets, la vide de tous les souvenirs de son oncle. En 15 jours, la maison est désossée. Kévin est confus devant cet irrespect. Les biens les plus précieux de Bernard sont emmenés en déchetterie : la coiffeuse de sa mère, le fauteuil de son père, ... Tout est démoli minutieusement puis chargé et mis au rebut. Lorsque Simon repart, la fermette est sans vie et Kévin a le cœur brisé devant l'absolu désintérêt des frères pour leur oncle disparu. Les animaux seront donnés ou vendus pendant l'été. Seul Bingo fait écho à la tristesse de Kévin, il est devenu son ombre en attendant le retour impossible de Bernard.
Avec son salaire de misère, le jeune homme ne voit pas comment il peut vivre à Merrien. La vie est trop chère pour lui en bord de mer. Il hésite à rester le temps des travaux, le temps de mettre un peu plus d'argent de côté et ensuite de partir complètement. Mais cette ferme a été son foyer temporaire, elle lui a permis de se reconstruire : s'en éloigner représente un déchirement. Considérant que Simon a déjà pris tout ce qui avait de la valeur, il part à la recherche dans la maison d'un objet qu'il pourrait garder comme souvenir de Bernard et emporter avec lui vers son avenir incertain.
Dans la maison, Bingo est perdu. Plus rien ne ressemble à l'habitation qu'il a connu, lui aussi cherche ses repères sans comprendre. En désespoir de cause, les deux compères sortent et s'assoient devant l'abri à bois qui a marqué le début de leur curieux partenariat. Kévin se dit que finalement, la scie et les coins, la hachette et la masse sont les meilleurs souvenirs qu'il peut emmener, utile et peut être porteur de chance. Il rentre dans l'abri et se met en quête des outils mais là encore, Simon a tout mis sans dessus-dessous.
Il lui faut sortir tout le bois que Simon a jeté sur les outils pour y accéder. Kévin, excédé, rempile donc le bois à sa place et ramasse ensuite les outils. En se baissant pour les ramasser, il se rend compte qu'il y a quelque chose sous la terre battue. En ramassant les bouts de bois, il a raclé la terre jusqu'à trouver une espèce de plancher. Il dégage une trappe qui donne sur un escalier creusé dans la pierre. Kévin a entendu les ragots du village sur les contrebandiers et les pirates qui cachaient des trésors dans les grottes et qui utilisaient des tunnels le long des côtes jusqu'au village et jusqu'au port. Il est tout excité par sa découverte. Le temps d'aller chercher une lampe et le voici prêt avec Bingo pour découvrir le dédale des grottes.
En fait, il n'y a qu'une seule pièce. C'est la salle où les contrebandiers stockaient le produit de leurs larcins. Il reste de vieux objets en tout genre et surtout des caisses avec du sel : principal objet de contrebande du temps de la gabelle, notamment avec le Maine et l'Anjou qui étaient fortement taxés. L'excitation est retombée pour Kévin, quelques sacs de gros sel gorgés d'humidité ne vont pas le transformer en explorateur célèbre...
Bingo est, quant à lui, passionné par un tas de pelures qui traînent dans un coin de la pièce. Il est émoustillé, la queue battant l'air en tous sens. Kévin s'approche et comprend vite pourquoi... Il y a des os au milieu de ce qui avaient été des vêtements, probablement les restes salés du gardien ou du contrebandier. Vite, il attrape le chien pour l'éloigner quand son pied heurte quelque chose de dur. Il s'agit d'un petit coffre en bois. Il l'ouvre et trouve quelques dizaines de pièces d'or fines et vermoulues. Il prend le coffre pour en regarder plus attentivement le contenu dans sa bicoque.
La sérénité
Avec son portable, il surfe sur internet. Il comprend vite que ce trésor, s'il en est un, doit être déclaré. Comme la famille ne peut prouver qu'il leur appartient, la moitié de sa valeur lui revient. Étant sur la propriété de Bernard, David et Simon récupéreront l'autre moitié.
Il étale les pièces sur la table bancale et cherche un site susceptible de l'éclairer sur le prix de revente des pièces. Quand il les trouve, il renseigne le pays d'origine de la pièce, son année et sa valeur. C'est compliqué mais il semblerait que certaines d'entre elles soient assez recherchées.
Après quelques heures de vaines recherches, Kévin comprend bien qu'il n'est pas en mesure d'estimer le trésor et qu'il va devoir demander de l'aide. Quoi de plus naturel que de se tourner vers Simon, historien et professeur ? Il doit connaître des numismates dignes de confiance.
Lorsqu'il appelle Simon le lendemain, celui-ci est plein de questions : à qui Kevin en a-t-il parlé ? Où a-t-il trouvé la trappe ? Combien de pièces y a-t-il ? De quelle époque datent-elles ? Qu'y avait-il d'autres dans la salle ? Simon, dans un état de fébrilité inquiétant, monte dans la voiture et le rejoint immédiatement.
Dès son arrivée, Kévin comprend qu'il a bien fait de le contacter : Simon est autant intéressé par les pièces que par la salle et les vieux objets qu'elle contient. L'historien est comblé par ses traces du passé qui vont lui appartenir, plus encore que par leur valeur financière. Il imagine qu'il pourra les léguer à un musée ou même créer une exposition à partir de ces vestiges permettant à tous de connaître la vie des contrebandiers du sel. Depuis quelques années, il faisait des recherches sur les faux sauniers et ses récentes visites cherchaient à trouver une preuve de leur existence. Les rumeurs du village semblaient toutes converger vers la ferme mais rien de tangible n'étayait la supposition qu'un contrebandier avait vécu là. Pour lui, la pièce est un aboutissement de ses recherches et il remercie maintes et maintes fois Kévin de l'avoir découverte.
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le monde n'est pas exclusivement peuplé de gens avides et jaloux. Le trésor, une fois déclaré, est évalué et représente pour chacun une contribution vers son concept du bonheur. Autour d'un repas, Simon, David et Kévin se mettent d'accord pour que chacun d'eux puisse profiter de cet heureux hasard.
David, avec sa part de la vente des pièces et celle de la vente de la ferme et du terrain, peut enfin acheter une villa à Saint Malo. Simon a racheté à David sa part de la ferme et la transforme en musée de la contrebande de sel, exposant les objets et les pièces sans grande valeur qu'il a reçu en partage.
Quant à Kévin, la valeur pécuniaire de sa découverte lui a permis de racheter le terrain aux deux frères et de se construire une petite maison tout en conservant les dépendances et les animaux de Bernard. Il doit toujours travailler pour vivre mais il a désormais un toit sur la tête. Souvent Bernard, à la fois la voix et la voie de la sagesse, lui disait : « Donnes de tes nouvelles à ta mère, ne serait-ce que pour la soulager de son inquiétude à ton sujet ». Alors, il est allé lui rendre visite, mais il n'est pas encore prêt à lui expliquer sa bonne fortune. Et souvent le soir, il part paisiblement avec Bingo regarder l'océan depuis le sentier des douaniers, riche de ce que Bernard lui a redonné : la confiance en la vie et l'envie de tendre la main à la nature humaine tout comme celui-ci l'a fait pour lui.
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