Le mort au pied des eaux.
Nous partions en vacances dans une région recouverte par les eaux. Quelqu’un dans la voiture a dit : « c’est trop loin », pendant que je cherchais où se trouvait Digues sur une carte de l’arrière-pays de Marseille. Les derniers miles se font en canot gonflable. Des vagues scintillantes comme des fourrures de perles nous soulevaient parfois sous le côté. Certains criaient : « ah ! ». J’avais oublié mon appareil photo.
Nous sommes arrivés avant que la fête ne commence vraiment. Nos deux hôtes, un jeune couple sympathique, avaient préparé une sorte de pique-nique en plein air. L’ambiance était calme et agréable. C’étaient les vacances. Les autres convives arrivaient par la mer, sur des chevaux noirs qui trottaient dans l’eau.
Et puis, un événement est venu compliquer le jour. Un mort terrible, dont l’âme en colère errait dans ces contrées, cherchait à ressusciter cette nuit-là pour accomplir quelque funeste vengeance. J’ai décidé de m’occuper de ce gaillard. Je m’y connais en fantômes. « Heureusement que tu es là, Emil », disaient mes amis.
Le plan était simple. Nous avons préparé, au fond d’une nef basse, une tombe ouverte dont le couvercle portait le nom d’un peintre allemand. Lorsque le mort ressuscité aurait la curiosité de s’y allonger, je refermerais subrepticement le tombeau sur lui. Nous avions choisi le nom du peintre avec soin, afin que le couvercle garde le mort au chaud pour quelques dizaines d’années encore.
Mais notre plan était mal minuté. L’âme du défunt s’est manifestée plus tôt que nous ne l’attendions. Comme il cherchait à investir mon propre corps, j’ai trébuché et les petits papiers qui contenaient les détails du piège se sont éparpillés au sol. C’était raté. Profitant de mon désarroi, le mort a pris possession de moi et s’est mis à débiter quelques sornettes par ma bouche. C’était un mort malheureux qui parlait de son désir d’au-delà et se plaignait de devoir demeurer ici-bas. Il ne nous fut pas facile de comprendre ce qui lui était arrivé. Le dialogue était fastidieux. Nous n’étions plus que quelques uns, à la fin de la nuit, lorsque nous avons saisi la clef de sa présence ici. L’homme était l’ancien amant de notre hôtesse, assassiné en secret par notre hôte qui rêvait de prendre sa place auprès de la jeune fille. Il nous fallait l’aider dans sa vengeance.
Notre premier mouvement fut de capturer l’hôte ; il passait justement par là. Je l’ai ficelé à un pied de table avec sa cravate. La suite était facile. Je savais que le mort abandonnerait de lui-même son idée de vengeance. Il parlerait à la femme qu’il a aimée. Elle pleurerait en apprenant la vérité mais tous deux comprendraient qu’on n’efface pas les années de réconfort auprès d’un autre homme, la tendresse restée intacte, l’amour qui peu à peu renaît. Le mort accepterait de vider sa tristesse d’un trait et, un peu ivre, de se désoler en silence de tant de gâchis, laissant les vivants aller vers leur propre sort.
Quant au meurtrier, c’était une autre histoire. Attaché à son pied de table, il faisait une grimace affreuse. Son bonheur présent et son infamie passée jouaient sa conscience aux dés. La partie risquait d’être longue.
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