Court Bouillon

A cran.

Le désordre ambiant et la saleté étaient proches de leur paroxysme. Ils s’en approchaient encore davantage à chaque claquement du coupe-ongle qui faisait valser les lames cornées des orteils de Paul à divers endroits de son salon. Elles se nichaient dans le tapis à ses pieds, ou encore dans les recoins du canapé. Paul n’en avait cure. Ses yeux alternaient leur attention entre l’orteil concerné et son téléphone portable, qui affichait les avis banals d’utilisateurs lambda d’un célèbre réseau social. On s’y disputait au sujet d’une star de télé-réalité qui aurait critiqué une vidéo d’un influenceur. Le temps que Paul réalise l’absurdité de la discussion, chaque ongle de ses pieds était déjà à fleur de son orteil.
Paul leva les yeux, en réalisant que son appartement était aussi répugnant que du chou-fleur cuit à la vapeur. Sans les odeurs. Quoique.
Il slaloma entre deux sacs de tri sélectif – il avait oublié de les sortir la veille – et ouvrit la fenêtre en grand. Alors qu’une rafale de vent faisait virevolter ses longs cheveux bruns, Paul observa son salon qui avait tout d’un cloaque. Il se gratta le sommet du crâne avec un certain embarras. La table basse, devant le canapé, était si bondée qu’on ne distinguait pas la couleur du plateau. Les étagères, contre le mur face à lui, ne contenaient guère plus de place. Elles ne servaient plus vraiment. C’était devenu un lieu de stockage de vieux bazar, où la poussière avait pris le dessus. Au plafond, une ampoule sans abat-jour - à côté de laquelle un fil de terre emberlificoté jurait par sa présence - éclairait le salon. Le bulbe de l’ampoule aurait éclairé davantage si au fil des années un nombre incalculable de mouches n’était pas venu chier dessus. Dans cet appartement chou-fleur, la télé ultra moderne faisait office d'exhausteur de goût. Aussi efficacement qu’une noix de beurre doux dans une cuisine sans sel ni épice.
Dans un élan de lucidité, Paul débarrassa la table basse. Une bonne chose de faite. Il y avait aussi de la vaisselle à faire, mais c’était au-dessus de ses forces. Il sentit ses démons s’éveiller en lui. Il devait lutter. Il s’installa sur le canapé, moitié allongé, moitié recroquevillé, et alluma la télévision. Ce n’était pas la meilleure chose à faire, mais ce qui comptait à cet instant, c’était de maîtriser ses pulsions. Se concentrer sur autre chose.
Pourtant des pensées lui traversaient l’esprit. Il se disait qu'il pouvait toujours aller en acheter. On en vend, pas loin de chez lui. D’ailleurs, il était déjà debout, ses baskets autour de ses pieds, sa veste enfilée, et la clé de l’appartement dans ses mains. Il s’arrêta juste avant de la mettre dans la serrure. Ce n’était pas raisonnable. Il se devait de résister. Il avait un rendez-vous l’après-midi même chez l’addictologue. Ce serait tout de même rageant de craquer quelques heures avant... Il touchait le fond depuis trop longtemps. Sa thérapie lui offrait une échelle pour se sortir de là et il n'en était qu'à la première marche. Il ne supportait plus cette sensation d'infériorité. Ce regard de ses proches qu'il tâchait d'identifier comme de la compassion ou de la pitié. Ces questions, posées comme si son interlocuteur se demandait s'il était capable de quoi que ce soit. Lui-même ne savait pas grand-chose de ses capacités, mais s'il abandonnait sans même essayer, il ne pourrait jamais le savoir. Paul se rassit sur le canapé. Il vit une table propre devant lui. Un premier accomplissement aujourd'hui. Un début.
Quand Paul sortit de chez lui, c'était pour son rendez-vous. Il se tenait à une barre dans le bus, en regardant les gens autour de lui. Il y était presque incognito, tant la quasi-totalité des yeux présents dans le bus regardaient fixement des écrans de téléphones portables. Lui regardait dehors. Il pensait à sa consultation et imaginait des réponses aux questions que son addictologue allait lui poser. Il n'avait pas craqué depuis la semaine dernière, ce qui lui permettait de bien moins appréhender son rendez-vous. L'atmosphère du bus était pesante, et il fut soulagé d'en sortir pour continuer son chemin à pied, jusqu'au cabinet du thérapeute.
Comment s'est passé cette semaine ? s’intéressa Mme Frediani, en laissant entrer Paul dans la salle de consultation.
La veste chic et la jupe saumon de Mme Frediani semblaient venir d'une autre planète que le jean déchiré et le sweat-shirt à capuche de Paul.
Dans la souffrance, répondit Paul en contemplant la pièce de style scandinave.
Il s'assit sur la chaise moderne, probablement livrée le jour même, tant elle semblait flambant neuve.
Oui c'est la première phase, continua l'addictologue. La plus dure. Vous avez tenu ?
Oui. J'ai failli craquer ce matin, mais j'ai tenu.
Racontez-moi tout ça.
Les premiers jours, ça a été. Je maîtrisais bien ma consommation, et j’atteignais la limite quotidienne que vous m'aviez fixée dans la soirée en général. Mais, aujourd'hui ça s'est moins bien passé.
C'est à dire ?
Eh bien, j'ai atteint mes deux heures et demi d'utilisation de mon portable dès ce matin. Ce qui m'a donc empêché de l'utiliser suite aux verrouillages qu' on a installés.
Je vois. Que s'est-il passé ensuite ?
Ça m'a stressé. Je veux dire, j'en ai eu besoin plusieurs fois et c'était vraiment frustrant de ne pas pouvoir l'utiliser.
Vous en auriez eu besoin pour quoi ?
Bah …, bafouilla Paul en frottant sa barbe de 15 jours, à un moment je voulais savoir si …, non c'était pas très important. Ah si, à un moment j'ai eu une notification d'un de mes tweets qui a été liké, et du coup j'ai pas pu voir lequel.
Hmm d'accord. Ça fait partie des choses sur lesquelles on va devoir travailler les prochaines semaines. Peut-être qu'on devrait réduire un peu votre temps d'utilisation des réseaux sociaux.
Dans ce cas, il faudrait augmenter mon traitement médical si vous le voulez bien.
On peut passer à une pilule et demi de Xanax matin et midi, au lieu d'une, mais pas plus. Passez-moi votre portable, je vais faire les mises à jour de vos limites quotidiennes.
Paul le déposa sur son bureau d'un geste brusque. Il attendit ensuite que l'addictologue ait fini de configurer le téléphone. La jambe de Paul remuait frénétiquement en pensant à l'anxiété qu'allaient générer ces nouvelles restrictions. Il reprit ensuite son portable qu'il glissa dans sa poche immédiatement pour ne pas être tenté de le consulter. Mieux valait ne pas dépenser de précieuses secondes inutilement.

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