L’enfant fou.
L’enfant fou a perdu l’horizon. Il n’y a plus de ciel, plus de terre. Juste ce magma mouvant, épais, collant, cette moiteur glauque qui vous cerne de toute part et vous étouffe. L’enfant fou ne bougera pas. Chacune de ses cellules sait que le mouvement resserrerait l’emprise de cette lave épaisse, sale et indiscernable. Ne pas bouger surtout. Mais parler, parler sans trêve, pour que les mots soient une bulle, impénétrable au magma lourd, où respire son visage. Alors l’enfant fou parle. Sans cesse. Toujours les mêmes mots. Ceux de l’exorcisme. Joachim, Joachim, Jo à qui, Joie qui meut, Joachim, Joachim, Joachim.
Elle est là. Plantée devant lui. Hurlante, maintenant : « Joachim ! ! ! »
Elle n’existe pas. Juste une scorie dans l’univers de lave, une coulée plus dense et qui vise sa gorge. Respire et répète. Joachim, Joachim, Jo à qui, Joie qui meut, Joachim, Joachim, Joachim. L’enfant fou accélère sa litanie, bouscule les syllabes. Joie qui meut, Jo me, à qui, meut, Jo…
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L’enfant-terreur dessous la table. Terreur, terré, terrible. Effroyable cauchemar des poings martelant les paupières, de la vomissure qui barbouille l’enfant, des bris d’assiette comme autant de poignards. La nourriture partout, tombée, jetée, vomie.
Aujourd’hui on étrennait une nappe de fête, bleue et blanche, avec des bergères et des moutons.
Elle ramasse d’abord les éclats de vaisselle. Elle lavera l’enfant ensuite.
L’enfant-terreur qui bave dans son vomi.
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L’enfant fou dedans son lit. Au chaud dans son urine, ivre du parfum âcre qui ne doit rien qu’à lui. Une main palpe son sexe, l’autre disparaît presque dans sa bouche. Joachim s’enroule un peu plus sur lui-même, se love, se ramasse. Sous lui, la flaque devient froide, le drap se fait glacé. Il échange la position de ses mains. Ca sent toujours aussi bon, il enfouit son nez dans le pyjama trempe. L’enfant fou ferme les yeux. Le sommeil peut venir.
Elle entre dans la chambre et l’odeur la pénètre. Mais l’enfant dort si bien, tétant ses doigts sans gémir cette fois, qu’elle referme la porte et s’éloigne. Il sera temps demain de penser propreté.
L’enfant fou urine à nouveau, quelques gouttes cette fois. Ça réchauffe le lit.
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L’enfant-objet sur une chaise. Tous orifices clos. Tout silence. La tête sur les genoux, les mains sur les oreilles, les narines pincées d’un inspire retenu. L’enfant-absence.
L’homme aux favoris blancs entrelace ses doigts, pose ses coudes sur le bureau. Son veston est très gris, sa chemise très blanche. « Autisme…psychose infantile… » Les accessoires sonores qui lui servent à s’entendre penser déroulent leurs spirales obscures. L’homme parle longtemps. Il n’y a pas de points d’exclamation dans son discours.
Elle a froid dans le fauteuil de skaï. Cette logorrhée onanique, vaniteuse et morbide, la glace plus encore.
L’enfant-absence sur sa chaise. On ne voit pas son visage. Juste ses cheveux blonds emmêlés.
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L’enfant fou se dissout. La poupée disloquée le fixe d’un œil peint. Elle gît là, amputée et sale, sur ce coin de goudron devenu le centre de l’enfer. Elle est le danger implacable, l’imprévisible meurtrier. L’enfant n’est plus qu’un cri. Strident, inhumain, sans répit. Et ses mains, sans relâche, qui frappent ses paupières. L’enfant fou se meurt de tant de peur et de douleur, une incandescence impitoyable le noie et le consume. Il crie, bien au-delà du cri.
Elle arrive en courant. Enfouit la poupée dans le secret de son sac, immense. Parle à l’enfant qui n’entend pas. Alors, très fermement, maîtrise les poignets pour protéger les yeux. Et, très doucement, appelle l’enfant fou. Joachim.
Le cri ne s’éteindra que bien longtemps après.
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L’enfant-poisson dans le bassin. Jusqu’au cou dans l’eau glauque. Un rictus de sourire, ses yeux écarquillés, ses doigts pétrissant le liquide. Soudain il se laisse tomber, face en avant, bouche ouverte, raide et seul.
Elle court, saute, éclabousse, redresse l’enfant-poisson. Elle s’agenouille dans l’eau sale. Fait la grenouille avec ses doigts. S’essaie à être une algue pour caresser la joue de l’enfant-eau.
Joachim boit à longues goulées le liquide saumâtre. Ses paupières sont closes. L’eau est son univers. Pas plus Elle que le magma ou l’homme aux favoris ne peuvent atteindre l’enfant-poisson.
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Elle devient folle. Aspirée, happée, emportée par la folie de Joachim. La peur bat dans ses veines au rythme de son cœur. Elle pleure souvent le soir, quand l’enfant est couché. Elle crie dans son sommeil. Elle déteste cet autre qui sans cesse l’éloigne. Elle pleure d’amour aussi, parce qu’elle l’aime si fort.
Joachim reprend sa mélopée, ferme les yeux. Annihiler le magma et cette femme qui le menacent, qui l’étouffent. Et qui le terrorisent.
Elle tremble. Dans sa gorge s’étrangle le hurlement de son angoisse. De grosses larmes brouillent le monde et puis l’enfant.
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Elle a tiré deux coups d’un petit revolver.
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Ni Joachim ni elle n’auront plus jamais peur.
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