Court Bouillon

La ronde.

Je tourne dans ce service de lit en lit, d’âme en âme, de désespoir en désespoir. Les guérisons sont rares, je veux encore me mentir, je l’avoue, elles sont inexistantes. La folie ne se guérit pas, elle s’oublie.
Comme tous les jours, accompagnée de Sophie, mon assistante, je fais le tour de mes patients. C’est un moment singulier, que j’affectionne tout particulièrement, la journée n’est pas encore en marche, mon cerveau n’est pas encore saturé du trop-plein d’informations qu’il doit gérer, les heures s’égrenant. Étrange, ce matin, ma blouse est trop petite, elle me scie sous les bras, je me suis trompé ? Hier déjà, elle était trop grande, je devrais faire plus attention, j’ai besoin de toutes mes facultés, je n’ai pas droit à l’erreur, trop de vie dépendent de mon diagnostic. J’ai parfois le sentiment de détenir la parole divine, je le constate dans le regard de mes malades et dans celui de leur famille aussi. Je suis leur dernier espoir, leur salut ultime, c’est un vertige de tous les instants, il me faut beaucoup de détermination pour ne pas m’y laisser emporter. Pour cela, je dois faire preuve de rigueur, ma blouse trop petite ou trop grande n’est pas un drame en soi, mais je ne peux pas me le permettre. Quand Sophie sera là, je lui en ferai part. Pour l’heure, je commence la tournée sans elle.
Nous sommes encore en hiver, le jour tarde à se lever, le couloir longe de grandes fenêtres d’où la lune encore vivace jette sur le sol lustré ses derniers rayons. Mon ombre se dessine sur le mur, mon stéthoscope pend de la poche de ma blouse et se balance au rythme de mes pas. Dans la première chambre, un jeune homme parle aux anges, je le sais parce qu’il me l’a avoué, dans son oreille sont soufflés de jolis mots, qu’il ne comprend pas. Nous en avons parlé longuement, il n’a jamais étudié l’allemand et pourtant, c’est dans cette langue qu’ils s’adressent à lui. Au début, il en avait peur, ces voix consumaient sa raison, ensuite, elles l’ont emporté, il en a pris goût, au point de les louer à tout jamais et de refuser désormais que d’autres s’adressent à lui. Tout un chacun pense que l’allemand est guttural, mais susurré par un ange, il s’envole loin, trop loin pour un jour revenir ; revenir en enfer, reconnaîtra-t-il. Avant de sortir, j’allume le téléviseur, “Les ailes du désir” bruissent dans l’air.
Sophie n’est toujours pas là, je poursuis ma ronde, elle arrivera et trouvera sans doute une bonne excuse pour justifier son retard. La chambre suivante baigne dans le noir, j’hésite, car j’entends le souffle lourd d’un homme endormi, puis je me décide à tirer les rideaux. Vince est un vieux rocker malingre. De sa jeunesse, il ne lui reste que son blouson de cuir noir et une paire de chaussure montante dont le bout est protégé par une coque de métal. Ce sont les seuls lambeaux de son passé, de ce temps où il rêvait de gloire, d’idolâtrie frôlant, voire dépassant, celle des dieux. Mais cette vénération ne l’a jamais touché, la gloire l’a snobé ; à traîner dans les bals, un soir, conscient qu’il ne serait jamais adulé, il joua une dernière fois “Requiem pour un con”, son dernier pied de nez à ce monde qui l’ignorait. Il n’attendit pas les maigres applaudissements et vint directement ici, au cimetière des éléphants, celui où l’on se cache pour mourir. Je demande à Sophie de lui mettre la radio, mais elle n’est pas encore là et puis je le vois bien, Vince ne veut plus rien entendre, il a crevé ses tympans.
J’appréhende la chambre suivante, elle est occupée par cet écrivain, un homme fantasque, au regard fixe, les yeux grand ouvert… La littérature est pour les gens éduqués, ne cesse-t-il pas d’éructer à celles et ceux qui l’approchent, lui, est tombé en écriture. Il griffonne des pages, encore et encore, sans répit, mais ses mots font mal, font peur, alors j’ai demandé qu’il soit attaché sur son lit et sans ses mains, il ne peut rien. Sa rage est en dedans, jaillissante, elle effraie, contenue, elle le ronge… Je suis mal à l’aise avec lui, à défaut d’écrire il peut lire en moi et le sentiment est désagréable, je demanderai à Sophie qu’elle le mette quelques jours sous sédatifs. Ce sera toujours ça.
Je ne comprends pas Sophie, je tiens particulièrement à visiter les patients de cet étage tous les jours, la psychiatrie ne relève d’aucun traitement, les médicaments ne sont qu’un pis aller, un voile pour taire la poussière, ou encore une chimie anesthésiant le mal que l’on pourrait infliger à soi, à d’autres. Quelle heure est-il ? J’ai oublié de mettre ma montre, le temps file et je ne veux plus le comptabiliser. La chambre suivante est un grand trou noir. Là, pas question d’ouvrir les rideaux, la lumière est brulante et sur la peau, elle trace des sillons indélébiles. Plus que tout, la lueur du jour est la vie, elle inonde le monde de ses bienfaits, le bonheur s’y réchauffe, la joie s’y nourrit… et de ce cirque, je ne veux plus.
Au centre de la pièce, sous les néons, un lit aux barreaux de fer est vide, les draps se révèlent encore tièdes, ils sont empreints d’une odeur qui m’est familière, qui parfois me soulève le cœur, car souvent, je me hais. Mon corps a ce remugle rance que je reconnaitrai entre mille, je me couche, la ferraille couine. Sophie, le médecin en chef du service, ne devrait plus tarder. Elle, elle sait…

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