La naige n’existe pas. III
1
J'avais englouti au moins deux magrets de canard au miel, plusieurs tranches de saumon fumé, du pain de campagne, une trentaine de crevettes accompagnées de mayonnaise, des frites, beaucoup, des biscuits apéritifs, des boissons gazeuses quelques bonnes bouteilles de vin et tant de parts de gâteau au chocolat que....
Je m'étais empiffré toute la soirée de mon quarantième anniversaire.
La nuit qui suivit l'orgie, je descendis plusieurs fois aux toilettes en espérant vomir. En vain. Je me sentais gros à exploser. Je franchissais pour la quatrième fois avec précipitation l'entrée de ma salle de bain lorsque ma babouche mal enfilée me fit trébucher et tomber en avant. J'envoyais mes mains pour me rattraper, mon ventre avait atteint le sol avant elles. Je ne ressentis aucune douleur. Je roulais. Je me cognai d'abord légèrement contre le panier à linge sale, puis je rebondis contre la baignoire et m'immobilisai devant l'appareil de chauffage. La tête à l'envers et tourneboulé ainsi, ma nausée s'était accentuée.
Mais comment atteindre les WC dans cet arrondissement de mon corps? Quelques secondes de réflexion après je régurgitais un seau de liquide jaunâtre avec beaucoup de matières.
Ça m'a fait du bien, mais je n'avais pas dégonflé. Le point de non retour était proche. Je n'étais plus maître de mes mouvements. Manger comme un boulimique transforme en boule. Le langage est bien fait. C'est déjà ça.
J'entendis ma femme s'approcher. Me voyant baignant dans la flaque infecte au milieu des reliefs fumants du repas, elle releva ses manches, me roula plus loin, me cala contre un mur et me dit :
“Tu es trop beau! Tu sais que je ne te quitterai jamais toi”
Je renonçais à avoir le dernier mot.
2
Exceptionnellement, ma mère était venue fêter mes quarante ans avec nous. J'allais la chercher à l'aéroport quand, sur l'autoroute, j'eus un accident. Je percutai une voiture devant moi, juste avant qu'un camion ne m'emboutisse à l'arrière. L'auto était bien abimée. Mais je n'avais rien sauf que lorsque je suis sorti du véhicule, je mesurais un mètre vingt deux et j'avais sept ans.
Personne ne comprenait ce que je faisais là, seul dans cette voiture et comment j'avais pu seulement toucher les pédales. Évaluant l'incongruité de ce qui m'arrivait, pour ne pas être tracassé inutilement, je racontais qu'on m'avait kidnappé mais que j'avais réussi à m'échapper en volant une voiture et que j'arrivais tout droit de Prague. Pour rendre mon récit plus crédible, j'ajoutais que dans le repère des kidnappeurs j'avais croisé d'autres enfants séquestrés, que j'avais pu sauver une petite fille, Christelle, mais qu'elle était morte de soif sur la route et que j'avais dû l'abandonner à un péage en jurant de la venger.
On me félicita en se bousculant pour m'offrir des jus de fruits et un sandwiche au pâté d'âne. Je reconnus en sanglotant que j'étais orphelin et repartis une heure et demie plus tard avec mes parents adoptifs dans leur nouvelle Ford Fiesta rouge qui coulissa sur l'autoroute en direction du soleil.
En chemin, je me disais qu'à mon nouvel âge, je pourrai apprendre à jouer du piano et je m'endormis la tête pleine de projets d'avenir.
3
Ma grande inquiétude était de commencer une chose.
L'idée de devoir continuer à mener cette chose à bien avec assiduité et jusqu'à son terme me provoquait une angoisse pire que la première.
Pour combattre cette tracasserie, mon médecin me prescrivit trois cachets. Un le matin, un à midi et un le soir à prendre chaque jour de la vie jusqu'à ce que tout ça finisse. Quel soulagement de savoir qu'à chaque réveil, le rivage à atteindre ne fait plus peur et que la journée sera traversée sans obstacle majeur. La vraie vie n'est pas faite pour ceux qui savent nager en regardant l'eau chlorée des piscines à la télévision (me disais-je). Il faut vivre une traversée en manquant de souffle pour en saisir la beauté (me disais-je derechef décidément en forme). Ces trois comprimés, quelle aubaine! Je me sentais enfin d'attaque. Vive la médecine! Vive la vie! Je partais à l'assaut des étoiles, et des croupes rayonnantes, je partais encore, j'aimais encore.
J'ai quarante ans, j'arrive!
4
Je finissai par entrer. On me demanda : qui êtes vous?
Je répondis : je suis comme vous, je me pose des questions.
Ne jouez pas avec nous me rétorqua-t-on, nous ne sommes pas là pour ça.
Je dis alors que j'ignorais pourquoi moi j'étais là.
Il commença à s'énerver ou peut-être simulait-il l'énervement. Ils font ça pour intimider, je le sais. Il arpentait la pièce comme un géomètre consciencieux. Il avait un profil de médaille et un cheyenne au ceinturon. Quelque chose de cubiste dans les détails.
-Pourquoi êtes vous entré alors?
-La porte était devant moi, je l'ai ouverte et me voilà.
Décontenancé, il se gratta la joue droite. Ça lui faisait monter les plis de la peau jusqu'au lobe de l'oreille. Il regarda son collègue qui faisait mine de ne pas être intéressé.
-En pratique? lui demanda-t-il. Qu'est-ce qu'on fait de ça? Il y a des textes tout de même. On peut pas.... Voilà...un minimum!
L'autre tourna à peine la tête et lui fit comprendre quelque chose qu'il me fut impossible de saisir.
-Vous êtes sûr de n'avoir rien à nous dire? poursuivit-il un peu contrarié.
Je réfléchissais. Je ne voulais pas m'engager trop. J'avais d'autres affaires, ailleurs. D'un autre côté, puisque j'étais là, autant en profiter. Oui mais attention, rien de compromettant ni de nostalgique!
-J'ai quarante ans aujourd'hui, dis-je.
-C'est un début, admit-il.
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