Court Bouillon

Envie d’île…

Comme tout un chacun, j'ai subi deux années bizarres, deux années désastreuses d'enfermement, d'isolement, d'ennui, de liberté surveillée et je viens juste de reprendre pied dans la vraie vie.
Enfin, dans ce que certains osent appeler la vrai vie...
J'ai besoin de calme, de silence, de ne plus voir ni entendre d'engins si laids et si bruyants. Mais sur le moindre banc de square, dans un coin du fin fond d'un vieux bistrot, même caché sous un drap dans mon lit, je suis débusqué, envahi de bruit, de parlotes et de cris, de pétarades ignominieuses, de marteaux-piqueurs et de rappeurs à cent décibels.
Je crois que je deviens fou, je suis prêt à n'importe quoi, je repasse en boucle dans ma tête tous les endroits que j'ai visités pour en garder un dans ma ligne de mire, un où j'avais trouvé, en y passant, un peu du calme que je recherche.
Et voilà, je crois que je l'ai enfin déniché, ce lieu de retraite, dans un vieux, très vieux souvenir d'une excursion où, enfant, je m'étais ennuyé car pour moi, à cette époque de mon adolescence, il n'y avait rien !
Mais rien, c'est justement ce que je veux, avidement, rapidement, totalement.
Mon futur port d'attache, mon jardin secret ?
Une île !
Une île toute simple, toute grise, toute bête, toute plate, au large de tout continent, jetée là au milieu de l'eau comme une poignée de terre et de cailloux venue de nulle part.
Pas celle de la magnifique carte postale toujours ensoleillée qu'on aime envoyer aux amis envieux.
Non, un amas hétéroclite de limons gris et de rochers usés et battus par des vents furieux !
Pas de merveilleuse et inoubliable lagune bleue à l'eau tellement transparente qu’elle donne envie d'y retrouver tout au fond ses lointaines origines maritimes…
Non, une crique fangeuse et déchiquetée, tantôt envahie brutalement par une mer impétueuse couleur de plomb, tantôt laissée à découvert, toutes algues dehors, abandonnée de la moindre trace de vie comme un bourbier insalubre.
Pas de cocotiers à l'horizon pour y suspendre son hamac, nul filao ombreux pour s'y protéger des ardeurs solaires redoutables !
Non, quelques rares roses trémières rachitiques, quelques rosiers nains rabougris à force de vent chargé de froide humidité.
Pas de ces sortes de lézards multicolores et lents ou d’animaux exotiques improbables à peine différents de leurs ancêtres préhistoriques.
Non, quelques chats faméliques et sales venant en bande se frotter à vos jambes dans l’espoir de recueillir quelque hypothétique provende avant de repartir vers les vieilles masures pour y traquer la souris percluse.
Pas de ces magnifiques et inoubliables oiseaux de paradis tellement semblables à des fleurs totalement inventées et pleins de couleurs folles et fluorescentes.
Non, des vols entiers de mouettes tapageuses aux cris discordants venant troubler le soudain silence qui circonscrit deux vagues tumultueuses.
Pas de champs démesurés de cannes à sucre aux millions de feuilles vibrant à perte de vue sous la douce brise des alizés…
Non, des espaces exigus d’anciennes cultures d'artichauts dont il ne subsiste que les tristes bâtons, pauvres moignons noirs tendus vers un ciel maussade.
Pas de plantations d'ananas alignés comme à la parade et aux couleurs aguichantes amenant déjà à la bouche le subtil goût sucré du fruit…
Non, à perte de vue, des champs sinistres vides de pommes de terre, rendus bourbeux par les cafardeuses pluies quasi quotidiennes.
Pas de sable tellement fin couleur de miel où il fait si bon s'étendre, pas de galets polis et lustrés par les vaguelettes incessantes mais douces.
Non, d’abruptes roches brunes qui ne s'interrompent brutalement que pour laisser place à la vase malodorante ou à la mer agressive !
Pas de jolies naïades aux couleurs pain d'épices se dorant aux rayons avenants du soleil, ni de beaux surfeurs blonds se jetant courageusement dans les rouleaux pour défier les eaux !
Non, à marée basse, quelques autochtones bougons en vieilles bottes jaunâtres équipés de crochets rouillés et de cageots d’un autre âge, à la recherche illusoire de crabes suicidaires ou de coquillages perdus.
Pas de myriades de poissons exotiques multicolores et fluorescents venant vous suçoter la peau ni de petits requins maladroits cherchant aventure…
Non, des os de seiche blanchis et flottants, des carapaces d'étrilles récurées jusqu’au plus minuscule tréfonds, d'énormes et hideuses méduses bleuâtres échouées, perdant en un même filet s’écoulant lentement leur eau et leur âme.
Pas de nacres chatoyantes ou d’écailles chamarrées laissant entrevoir dans les yeux des femmes des envies de ces colliers sans fin de souvenirs diaprés.
Non, des coquilles d’huîtres blanchies et usées à force d’être emmenées et ramenées par les flots, des restes ébréchés de moules brisées extirpées des bouchots par les lames brutales d’une mer jamais apaisée.
Pas de fier trimaran blanc constellé de logos publicitaires et au spinnaker aux tons éclatants largement déployé battant sous les vents portants.
Non, un antique et bruyant chalutier puant le vieux gas-oil, tout mal rafistolé et recyclé cahin-caha dans le ramassage difficile du goémon croissant sans fin au fond d’une baie grise.
Pas de case typiquement créole, colorée et garnie de lambrequins, construite de bric et de broc ni d'hôtel tropical prétentieux mais accueillant, frais et ombragé…
Non, un antique phare rescapé et délavé tout rempli de cicatrices et misérable témoin de mille pitoyables naufrages meurtriers.
Et pourtant, pourtant, comprenne qui peut, c'est là-bas, dans cette île ingrate, que j'ai envie de faire enfin une pause, c’est là-bas, dans ce bout de planète perdue, que j'aimerais vraiment m'arrêter un moment, là-bas que je voudrais tellement faire enfin le point, écouter s’exprimer mon corps, laisser discourir mon âme, m'extraire sans bruit du monde de ceux qui se croient encore vivants, m’évader enfin un temps de la civilisation par trop envahissante...
Je veux être une sorte d'ermite occupant une vieille cabane, se nourrissant de ses trouvailles et se chauffant au bois flotté, avec pour seul son celui de la mer.
Dans mon souvenir forcément enjoliveur, cette île, elle est remplie de lumière, calme, parfumée, accueillante, verte, aux plages vides et aux maisons rares, dans ma mémoire d’ancien enfant, cette île, mais bien sûr, voilà, c'est celle de Robinson !
Alors, pour de bon, cette fois c'est décidé, je vais faire mon sac, j'y vais, je pars, disons...
Vendredi !

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