Court Bouillon

Un week-end de rêve

— Bonjour, bienvenue chez MacQuickDo ! Je vous écoute, quelle est votre commande ?
Baptiste venait de stopper son 4x4 devant la borne du Drive-In. Il diminua le volume de l’autoradio et posa son coude sur la fenêtre baissée de la portière pour bien mettre en évidence le tatouage tribal qu’il portait sur son imposant biceps.
— Deux Cheeses Deluxe, trois grandes frites et la nouvelle glace, celle qu’on voit sur la pub avec du caramel et de la chantilly. En format XL !
— Pour le Deluxe, tofu ou galette de céréales ?
— Pardon ?
— C’est pour la version du substitut.
Agacé, Baptiste retira ses lunettes de soleil et tapota avec insistance contre le haut-parleur de la borne. À chaque fois, c’était la même chose : les menus avaient changé ou bien les sandwiches qu’il voulait n’étaient plus disponibles, quand ils ne se trompaient pas tout simplement dans la commande. En plus, c’était pas le jour pour commencer à le chercher ; sa fille venait de lui pourrir la vie pour qu’il accepte d’aller au McQuickDo au lieu de faire un barbecue...
— Je comprends rien à ce que vous me dites ! Ce que je veux, c’est juste des cheeseburgers !
— On ne sert plus de viande, monsieur.
— Comment ça plus de viande ?
— McQuickDo ne commercialise plus que des menus végans, pour diminuer de façon significative les rejets de méthane dans l’atmosphère. Nous sommes fiers de nous engager activement contre le réchauffement climatique ! Vous avez choisi ?
— Je peux prendre des Chicken-Cheese à la place ?
— C’est aussi de la viande, monsieur.
— C’est vrai qu’à force… on finit par l’oublier. Bon, ben, allons-y pour la galette de graines, soupira Baptiste.
— C’est noté. Je vous mets quoi comme sauce avec les frites ?
— Ketchup.
— Il y a un supplément de 12 cents pour le ketchup, vous le prenez quand même ?
— Parce qu’il vient des USA, c’est ça ?
— Exactement. L’impact de la taxe carbone.
— Je vais prendre de la mayo alors. C’est bon là ? Je peux avancer pour payer ?
— Je récapitule : deux Deluxe Céréales, trois frites sauce mayo et un Turlup-In caramel chantilly. Et pour les boissons ?
— Du Diet Soda.
— Ça vous fera 17 euros 50 au prochain guichet !
— Putain, 17 euros ! Ça va bientôt coûter plus cher que d’aller au resto…
-o-
Baptiste gara sa voiture dans l’allée qui menait au garage. Il sortit du véhicule en exhibant avec un grand sourire le sac de McQuickDo. Il avait aperçu le visage de sa fille collé à la fenêtre de la cuisine et déjà elle sortait en courant pour venir le rejoindre. Baptiste maintenait le sac en hauteur, à bout de bras, pour l’empêcher de s'en emparer.
— Hé ! Hé ! Du calme ! On va se poser sur la table de jardin pour manger, d’accord ? On dirait que tu as faim !
Sarah se précipita pour aller s’asseoir sur le banc, gesticulant d’impatience devant tout ce que son père déballait sur la table devant elle. Finalement, il sortit un ultime paquet de frites et aplatit le sac d’un grand coup du plat de sa main. Plutôt content sa prestation, il semblait attendre quelques réactions de joie de sa fille, mais l’expression du visage de Sarah se figea et ses yeux se mirent à larmoyer…
— Qu’est-ce qu’il y a encore ? s’énerva Baptiste.
— Le jouet !
— Mais qu’est-ce que tu racontes…
— Tu as oublié le jouet ! Je t’ai expliqué 100 fois que c’était la journée spéciale Friday-Fashion-Week ! Avec une Barbie en édition ultra limitée ! C’est top tendance, tu comprends ? Top ten-dan-ce ! Toutes mes amies vont l’avoir, et toi, toi, tu l’as oublié !
— Hé, tu vas bientôt avoir treize ans, qu’est-ce que tu viens me casser les pieds avec des poupées. T’es pas un peu grande pour ça maintenant ?
Sarah regarda son père avec dégoût, en serrant ses poings. Le rimmel violet qui colorait ses paupières commençait à ruisseler le long de ses joues, emporté par ces larmes qu’elle ne pouvait plus contenir.
— Tu ne comprends jamais rien ! hurla Sarah avant de s’enfuir en courant vers la maison.
— Reviens ma puce, tu n’as rien mangé !
— Je te la laisse ta bouffe de naze et j’espère que tu t’étoufferas avec ! C’est maman qui a raison, tu es nul comme père ! Elle a bien fait de te quitter !
Sarah disparut dans la maison en claquant la porte derrière elle. Par la fenêtre entrouverte du premier étage finirent par s’élever des pleurnichements hystériques ponctués de râles déchirants. Baptiste scruta avec fatalisme les façades des maisons environnantes. Il s’attendait à voir surgir les visages curieux de ses voisins, interpellés par un énième vacarme de sa fille. Mais apparemment, ils avaient bien mieux à faire en ce moment ; c’est vrai qu’il était déjà midi passé…
Avec fatalisme, Baptiste déchira le sac en papier et l’étendit sur la table pour en faire une assiette improvisée. Il vida dessus en vrac les trois portions de frites et sortit le premier sandwich de son emballage. Sa fille finirait par se calmer, comme d’habitude, avant de venir à nouveau lui casser les pieds avec une autre de ses lubies à la noix. Mais il ne la voyait plus qu’une semaine sur deux maintenant, alors il devait faire acte de patiente. En revanche, pour le Cheese Burger, l’illusion était parfaite. Impossible de deviner qu’il s’agissait d’un substitut végan. Restait à le goûter. Baptiste remonta ses lunettes, prit une profonde inspiration et mordit à pleines dents dans son sandwich avant de le mâchouiller énergiquement. Au bout de quelques secondes, il finit par recracher sa bouchée en grimaçant et balança le burger au travers de la pelouse. Il s’en voulait presque d’avoir pu être un instant être aussi naïf…
— Ça a vraiment un goût de merde.

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