Fin d’été
[i]Elle s’appelle B. Elle a été retrouvée errante et désorientée, à 70 ans, une nuit d’été, dans les rues de la petite ville où elle résidait, solitaire, avec ses chats. A nous, la famille proche, les médecins ont asséné qu’elle souffrait de troubles cognitifs importants et qu’elle serait désormais dépendante.
A la fin de l’été, nous avons apporté, dans l’établissement où elle vit dorénavant, la majeure partie de ses archives photos retrouvées chez elle. Car c’était une merveilleuse photographe professionnelle, même si elle a toujours vécu difficilement de sa passion. Elle avait autrefois photographié avec talent les paysages, les villages, les métiers de ce pays du Nord Est de la France. La psychologue qui la suit, impressionnée par ces photos, a émis au téléphone l’idée que la pratique de cette activité pourrait aider B. à se maintenir « la tête hors du vide » si on peut dire. Et en guise de rendez-vous, elle nous propose d’aller ensemble en forêt écouter le brame du cerf. [/i]
Le brame du cerf, la passion locale en automne ! mais ce que nous pensions être une sortie organisée pour les résidents s’avère être une escapade improvisée avec B, la psy, et une aide-soignante. Nous voilà lancés dans une direction incertaine, sur des routes de plus en plus tracées à travers bois, pour finalement pénétrer dans une forêt impressionnante de hauteur et d’épaisseur. Puis nous parvenons jusqu’à une sorte de butte dégagée, occupée par un petit promontoire adossé à un cimetière isolé de son village. Nous sommes au milieu de nulle part, sans repères… un peu comme B.
Descendus de voiture, nous dominons une large trouée dans le bois, qui dévale jusqu’à une clairière qui s’achève avec un étang au fond du paysage, à six-cents mètres de nous. Et de là-bas s’élève un râle profond et régulier : deux grands cerfs brament dans la prairie, non loin de quatre ou cinq biches qui paissent tranquillement ou sont couchées dans l’herbe. Manifestement les biches sont la réserve de chasse d’un des cerfs et l’autre n’ose pas approcher. Dans le lointain de cette clairière située au milieu de la forêt immense, dans la quiétude du soir, le moment est magique. Malgré la distance, c’est une scène de théâtre : le brame du second cerf est une demande, une envie, une menace. Celui du premier cerf est un rappel à l’ordre : « ce petit troupeau est à moi, ne pas approcher ». Les acteurs mâles sont un peu pathétiques, les actrices femelles calmes et indifférentes.
Derrière nous, dans le modeste cimetière, nous découvrons, à l’écart de vieilles tombes ornées de croix en fonte d’aluminium, une immense dalle blanche sans signe religieux : c’est la sépulture d’un grand industriel, -roi de la moquette à bouclette des années 70, celle qui a meublé des centaines de milliers de logements. Il a délaissé les cimetières urbains pour se faire enterrer ici, à l’orée d’une réserve naturelle qu’il a créée, où il invitait à la chasse des hommes politiques, ou des dignitaires étrangers…
Notre petite troupe se comporte « en touristes » : on parle un peu haut, on regarde autant le cimetière que la clairière. Un autre groupe partage le promontoire avec nous et deux hommes en treillis nous prêtent leurs jumelles, sans paraître remarquer notre amateurisme en matière d’observation de la faune. A voix basse, ils nous apprennent qu’ils recherchent depuis une semaine les endroits où l’on a des chances d’entendre bramer les lourds animaux. En nous voyant regarder la tombe imposante de l’industriel, ils nous expliquent que, par testament, la commune doit élaguer la trouée devant la tombe, seule orientée vers la clairière aux cerfs : « Il voulait écouter et voir le brame du cerf chaque automne, tout au long de sa mort. » conclut l’un des deux hommes, comme si cela allait de soi.
- « Est-ce qu’on pourrait relier les problèmes cognitifs de B. à un événement traumatique récent ? » La question de la psychologue tombe au milieu des herbes hautes et des bruits sauvages. Elle nous demande de fouiller dans les mois passés, et nous voilà à l’orée du bois, à la recherche de dates de correspondance, de signes plus anciens, pour tenter d’expliquer pourquoi B. souffre de cette sévère perte de repères dans le temps et dans l’espace. Nous trébuchons sur les évènements et les enchaînements, alors qu’en bas, le deuxième mâle bouge en se rapprochant du troupeau de biches. Il tente son coup, mais l’autre mâle fait barrage. Tout se passe comme si le mâle dominant et son adversaire savaient par la mémoire des saisons précédentes que les jeux sont déjà réglés : les deux bêtes se jaugent, mais sans aller à l’affrontement. Franchement, leurs cris ressemblent à d’énormes rots, ça rumine et ça mugit en même temps. Ici aussi on rumine. Le passé ancien et récent nous remonte dans la gorge.
La psy chuchote : « Le savoir technique ne se perd pas, B. conserve les gestes pour refaire de belles photos... » Du coup, on questionne :« Capter la bonne lumière, travailler le cadrage, elle pourrait encore ? ». Mais elle, elle voudrait surtout comprendre comment « cette drôle de petite femme frêle, si originale et qui n’est pas encore vieille » a pu être frappée par une telle désorientation. B., quant à elle, flotte dans le moment présent. Elle converse avec les deux hommes. Peut-être leur dit-elle qu’elle est déjà venue ici-même autrefois prendre des photos. Et pourquoi pas, après tout ? Des photos de paysages et d’animaux en forêt, il y en a de si belles dans ses archives. Mais parfois elle prétend être déjà venue dans des endroits où elle n’est jamais passée. Cette reconnaissance fictive lui permet sans doute de masquer sa déroute spatiale.
Et puis, on sent tomber le soir : les brames s’espacent, la lumière baisse, l’étang s’éteint. On retourne aux voitures, mais la psy garde l’initiative et sur la route du retour elle nous fait arrêter dans un village traversé à l’aller. C’est un de ces gros villages bossus aux larges rues vides. Sur la place l’église, la mairie et le monument aux morts gravé de colonnes de noms ont des dimensions démesurées. Tout est désert à la tombée de la nuit. Au fond de la place se dresse une rangée de quatre maisons à colonnes que la psy a reconnues sur une des anciennes photos de B. L’ordonnancement des quatre immeubles en impose dans ce village de deux cents habitants. Les maisons à colonne sont inhabitées mais le réverbère orange qui projette des ombres inquiétantes jusqu’à l’intérieur des bâtiments par les fenêtres crevées suggère une présence.
- « B, reconnaissez-vous cette place et ces maisons, elles vous disent quelque chose ? » demande doucement la psychologue. « Ne l’avez-vous pas prise en photo ? »
Est-il possible que le souvenir ait été maintenu par cette passion, cette pratique de la photo ? Mais B. ne se souvient pas…. Ou peut-être que si, peut-être, si on insiste…Et finalement, elle esquive : « Bien sûr, des photos, j’en faisais beaucoup, mais maintenant, non, j’ai décidé d’arrêter tout ça ». Ça y est, elle a monté sa barricade, elle verrouille tout, elle transforme l’oubli en un choix assumé. On lui passe quand même un portable : « tiens, prend une photo souvenir, tu pourras comparer… » Elle le fait finalement de bonne grâce et, en souriant, elle nous prend tous ensemble devant les immeubles. Cette photo, ce sera un souvenir pour nous seuls, pour qui les dates et les lieux ont un sens. Mais nous devrons admettre que cela datera le soir où l’oubli s’est avéré le maître des lieux, celui où s’est établi le constat du désastre de la maladie.
On se sépare sur cette place, dans le noir total. B. repart avec ses deux accompagnatrices, qui l’emmèneront peut-être encore en forêt suivre les pistes de sa mémoire, un appareil photo à la main.
Lire une autre histoire