Un petit pas vers la victoire
Ce matin ton réveil a sonné. Une fois. Puis une autre. S’en est suivi une antépénultième. Avant que ne s’échoue sur ton oreiller délavé l’ultime note de Something to live for. Tes paupières papillonnent, lourdes d’un plomb médicamenteux, sans réellement parvenir à s’extraire de cette confortable, poisseuse et mortifère gangue. Pourtant tu n’as pas attenté à ta vie, simplement suivi la prescription de ton médecin, afin de voir la vie sous un angle plus conforme. Des rayons de jour pénètrent le volet roulant, transperçant l’ombre de ton petit univers. Tu t’étires de tout ton long.
Précautionneusement néanmoins, afin de ne pas réveiller ton chat qui dort, roulé en boule dans son panier, qui était, jadis, ton second oreiller. Ce dernier, comme tant d’autres choses, ne t’appartient plus.
À la différence de cette journée apparemment. Avec maladresse tu fais entrer la lumière dans ta chambre. Tes paumes s’esquintant sur la corde du volet. Il y a si longtemps que tu n’as pas fait cette insignifiante et pourtant si essentielle manœuvre. Ta mémoire te fait parvenir des informations qui ne réussissent pas à s’ancrer dans ta réalité. Il ne faut aller ni trop rapidement ni avec trop de force sans quoi le store ne redescendra pas avant plusieurs mois. Mais qu’est-ce que la force et la vitesse adaptée ? Comment toi, que ton médecin généraliste à déclaré pour le moment inadaptée au monde extérieur, pourrais le savoir ?
Néanmoins, aussi étonnant que cela te paraisse tu y parviens. Un succès aussi ridicule soit-il demeure un succès. Alors il s’ajoute à ceux de cette journée.
Tu vas prendre une douche. L’eau, brûlante, coule sur tes courbes. Le savon pique sur la route tortueuse du rasoir. Tes gestes sont mécaniques, sans âme. Ton regard s’égare sur la faïence pas assez blanche, il va falloir la nettoyer, avant que la crasse ne s’installe. Comme elle s’est insinuée dans ton quotidien. Quand elle est fermement implantée sur sa victime ce n’est jamais une sinécure de l’en déloger. Chaque parcelle de ton épiderme est propre selon les standards de la société. Tu peux décemment sortir de cette cabine de douche, quand bien même ton chemin irait vers le domaine de Morphée. La serviette est râpeuse, guère agréable. Il faudra penser à la changer. Mais cela veut dire sortir, ton arrêt de travail ne te l’interdit pas, ce n’est pas pour autant que ton cerveau est prêt à accepter cette proposition.
Ton corps est sec. Vêtu d’un t-shirt qui fleure bon la lessive bas de gamme, d’une paire de sous-vêtements abimés par les heures passées à courir lors des services du temps où tu travaillais encore, le tout assorti de deux chaussettes, à trous, que tu n’as pas eu le courage de jeter mais qui ont tout de même le mérite de lustrer le parquet. Parquet que tu n’as pas la volonté de lustrer. Pas encore. Mais qui sait, un jour viendra, peut-être.
Tu refermes la porte de la salle de bain. Deux chemins s’offrent à toi. Celui vers ta chambre ou le canapé du salon, éventuellement si tu t’autorises une fantaisie. De toute façon ce n’est pas comme si les obligations étaient légions dans ton emploi du temps. Ou bien la route, tortueuse vers la cuisine.
Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas ton cerveau qui joue les guides mais ton estomac qui s’impose, dictateur peu ordinaire, indubitablement éphémère.
Tu trouves une casserole propre. Ce n’est guère compliqué. Le temps où tu cuisinais remonte à loin. Au temps d’avant. Avant l’épidémie. Celle qui a foudroyé ton secteur professionnel. Tu ouvres le robinet, une eau à la couleur douteuse s’en échappe. Tu te rappelles qu’il va falloir changer le robinet. Alors tu déniches une bouteille d’eau minérale que tu vides dans ton récipient. Tes pensées vagabondent. Et le passé se mélange au présent. A cette action anodine et pourtant, presque nouvelle.
Le covid. Le confinement. Cette drôle de période dans laquelle ta profession, la restauration, a été déclarée non essentielle.
Poser la casserole. Allumer la plaque en vitrocéramique.
La découverte d’une autre vie. D’abord le stress des rushs a manqué. Puis l’apaisement. Ne plus avoir un patron qui hurle et tente de t’arnaquer, gommant avec une méticulosité maladive tes heures supplémentaires et celles de tes collègues. Les blessures à répétition et la fatigue, cet inséparable couple. L’eau bout. Il faut choisir. Plutôt Viandox, bouillon en cube ou juste du sel ? Le sel c’est bien. Surtout ne pas aller trop vite. La lassitude te guette déjà. Le déconfinement. Vous étiez plein d’énergie et de circonspection. L’envie d’affronter ce nouveau monde. Mais rien n’avait changé. Et très vite le marathon vous a essoufflé. Vous rêviez d’autre chose. De conditions de travail décentes. D’horaires moins démesuré. D’une vie à côté du travail. L’odeur de l’eau salée en ébullition emplit tes poumons. Faisant émerger des bulles de souvenirs marins, ici un souvenir de plage, ici la mer, là-bas un road trip entre amies. Tout cela remonte à si loin. Depuis quand n’avais-tu pas été en vacances ? Les arrêts de travail sont tombés comme autant de flocons de neige en pleine tempête. Un jour il faudra que tu ailles à la montagne. Tu n’y as jamais été. N’en n’as jamais rêvé. Mais ça pourrait être sympa. Quand ça ira mieux. Spaghettis, pennes ou nœud papillon ? Coquillettes. 3 minutes. Un pas après l’autre. Les managers étaient de plus en plus sur les nerfs. Les remarques étaient acides, acerbes, la pression insoutenable.
Ça sent bon l’amidon dans ta cuisine. Finalement tu ajoutes un cube de bouillon de légumes. Un sourire se dessine sur ton visage. Et puis un jour toi aussi la maladie t’a ravie. Fauchée en plein service. La poêle est tombée. La brûlure sur ton bras intense. Ton bras qui tremblait sans que tu ne puisses l’arrêter. La lumière te faisait mal, mal, si mal, pourquoi tout était si agressif autour de toi ? Tu te rappelles de l’obscurité apaisante du frigo dans lequel on t’a emmenée en attendant les secours. Le verdict du médecin des urgences a été sans appel : 40kg, un cœur aux abois, un corps à l’agonie. Syndrome de l’épuisement professionnel. Interdiction de reprendre le travail avant d’aller mieux. Et pas celui-ci, un autre emploi. Ce fut un glas.
Le minuteur résonne en écho à ta mémoire. Tu coupes le feu, déniches une passoire et égouttes méticuleusement tes pâtes. Tu vérifies la cuisson. Un peu trop al dente. Ça croque sous la dent. Mais il est trop tard. Ce n’est pas grave. Tu t’en contenteras. Le retour chez soi. Le regard des autres. Le poids sur tes épaules qui t’écrase. Pourquoi tu n’y arrives pas ? Pourquoi tu n’y retournes pas ? Ça va les vacances ? C’est tranquille d’être en arrêt aussi longtemps ton médecin est complaisant !
Tu sors une assiette du placard. Les heures sans sens. Les journées qui n’avaient ni queue ni tête et encore moins de but. Une fourchette et un couteau.
Comment sortir la tête de l’eau quand on ne sait même pas où est la surface ?
Du beurre. Une noisette. Il n’y a plus d’huile d’olive. Tu iras faire des courses. Demain. Peut-être. Non. Sûrement. Tu dégottes un morceau de gruyère et sa compagne la râpe. Noies honteusement le tout de ketchup. Il était une époque où tu le faisais toi-même.
Le docteur t’a dit que tu aurais un déclic. Une révélation. Et que ça changerait ton quotidien. Donnerait un coup de booste à ton quotidien. Le premier pas vers une nouvelle vie. Tu souris. Profite de ce qui n’est peut-être qu’un sursis illusoire. Et si la première bouffée d’air de cette nouvelle vie était un plat de coquillettes au fromage et au ketchup ? Tu ne réponds pas. Pas même à toi-même. Tu dégustes. Elles sont super bonnes ces pâtes.
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